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Histoire

conte d'Ibn Al-Mansour & les 2 adolescentes

Traduits par le Docteur Mardrus (1848-1949)

Réf : 434

Visites : 7059

Alors Ibn Al-Mansour dit :
" Sache, ô émir des Croyants, que chaque année j'allais à Bassra passer quelques jours auprès de l'émir Môhammad Ad-Haschami, ton lieutenant dans cette ville. Une année, j'allai donc à Bassra, selon mon habitude, et, en arrivant au palais, je vis l'émir qui était sur le point de monter à cheval pour aller à la chasse à cour.
 

Lorsqu'il me vit, il ne manqua pas, après les salams de bienvenue, de m'inviter à l'accompagner ; mais je lui dis : " Excuse-moi, seigneur ; car vraiment la vue seule d'un cheval m'arrête la digestion, et c'est tout au plus si je sais me tenir à âne. Je ne puis aller à la chasse à courre à dos d'âne ! ".

L'émir Môhammad m'excusa, mit à ma disposition tout le palais et chargea ses officiers de me servir avec tous les égards, et de ne me laisser manquer de rien durant tout mon séjour. Et c'est ce qu'ils firent.

" Lorsqu'il fut parti, moi je me dis : " Par Allah ! Ya Ibn Al-Mansour, voici des années et des années que tu viens régulièrement de Bagdad à Bassra, et jusqu'aujourd'hui tu t'es contenté, pour toutes promenades en ville, d'aller du palais au jardin. Cela n'est pas suffisant pour ton instruction. Va donc, maintenant que tu t'es contenté, pour toutes promenades en ville, d'aller du jardin au palais.

Va donc, maintenant que tu en as tout le loisir, essayer de voir quelque chose d'intéressant par les rues de Bassra. D'ailleurs il n'y a rien de préférable à la marche pour aider à la digestion ; et ta digestion est bien lourde ; et tu engraisses et tu te gonfles comme une outre ! " Alors moi j'obéis à la voie de mon âme offusquée de mon embonpoint, et sur l'heure je me levai, je mis mes plus beaux habits, et sortis du palais pour errer un peu, de ci, de-là, à l'aventure.

" Or tu sais bien, ô émir des Croyants, qu'il y a dans Bassra soixante-dix rues, et que chaque rue est longue de soixante-dix parasanges en mesure de l'Irak. Aussi moi, au bout d'un certain temps, je me vis soudain perdu au milieu de tant de rues, et, dans ma perplexité, je me mis à marcher plus vite, n'osant pas demander ma route de peur d'être tourné en ridicule. Cela fit que je me mis à transpirer beaucoup ; et j'eus également bien soif ; et je crus que le soleil terrible allait indubitablement liquéfier la graisse sensible de ma peau.

" Je me hâtai alors de prendre la première ruelle de traverse pour chercher à me mettre un peu à l'ombre, et j'arrivai de la sorte dans un cul-de-sac où se trouvait l'entrée d'une grande maison de fort belle apparence. Cette entrée était à moitié cachée par une portière en soie rouge, et donnait sur un grand jardin qui précédait la maison. De son côté, il y avait un banc de marbre ombragé par le feuillage d'une vigne grimpante, et qui m'invita à m'y asseoir pour prendre haleine.

" Pendant que je m'essuyais le front et soufflais de chaleur, j'entendis venir du jardin une voix de femme qui chantait ces paroles sur un air plaintif :
" Depuis le jour où m'a quitté mon jeune daim, mon cœur est devenu l'asile de la douleur. Est-ce donc, comme il prétend, une faute si lourde de se laisser aimer par les jeunes filles ? "

" La voix qui chantait était si belle et je fus tellement intrigué par ces paroles que je dis en mon âme : " Si la propriétaire de cette voix est aussi belle que ce chant me le donne à croire, elle est une bien merveilleuse créature ! " Alors moi je me levai et m'approchai de l'entrée dont je relevai tout doucement le rideau ; petit à petit je regardai, de façon à ne pas donner l'éveil.

Et j'aperçus, au milieu du jardin deux adolescentes dont l'une semblait être la maîtresse et l'autre l'esclave. Et toutes deux étaient extraordinaires de beauté. Mais la plus belle était celle justement qui chantait ; et l'esclave l'accompagnait du luth. Et moi je crus voir la lune elle-même descendue dans le jardin, à son quatorzième jour ; et je me rappelai, à son sujet, ces vers du poète :
" Babylone la voluptueuse brille dans ses yeux qui tuent par leurs cils recourbés plus sûrement que les grandes épées et le fer trempé des lances.

Quand retombent ses cheveux noirs sur son cou de jasmin, je me demande si c'est la nuit qui vient la saluer !
Mais sur sa poitrine sont-ce deux petites gourdes d'ivoire ou des grenades ou ses seins ? Et sous sa chemise qu'est-ce qui ondule ainsi ? Est-ce sa taille ou du sable mouvant ? "
" Et elle me fit également penser à ces vers du poète :
" Ses paupières sont deux pétales de narcisse ; son sourire est comme l'aurore ; sa bouche est scellée par deux rubis - ses lèvres délicieuses ; et tous les jardins du paradis dodelinent sous sa tunique. "

" Alors moi, ô émir des Croyants, je ne pus m'empêcher de m'exclamer : " Ya Allah ! ya Allah ! " et je restai là, immobile, mangeant et buvant des yeux des charmes si miraculeux. Aussi l'adolescente, ayant tourné la tête de mon côté, m'aperçut et vivement abaissa son petit voile de visage ; puis, avec tous les signes d'une grande indignation, dépêcha vers moi la jeune esclave, la joueuse de luth, qui accourut et, après m'avoir dévisagé, me dit : " O cheikh, n'as-tu pas honte de regarder ainsi les femmes dans leur maison ? Et ta vieillesse et ta barbe blanche ne te conseillent-elles donc pas le respect des choses honorables ? " Je répondis, à haute voix de façon à être entendu de l'adolescente assise : " O ma maîtresse, tu as raison, ma vieillesse est notoire, mais pour ce qui est de ma honte, c'est autre chose...

A ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut. Mais lorsque fut la trois cent quarante-huitième nuit. Elle dit :

" Mais pour ce qui est de ma honte, c'est autre chose! "
" Lorsque l'adolescente eut entendu ces paroles, elle se leva et vint rejoindre son esclave pour me dire, émue à l'extrême : " Hé, y a-t-il donc honte plus grande sur tes cheveux blancs, ô cheikh, que l'action de t'arrêter avec une telle impudence à la porte d'un harem qui n'est pas ton harem, et d'une demeure qui n'est pas ta demeure ? " Je m'inclinai et répondis : " Par Allah ! ô ma maîtresse, la honte sur ma barbe n'est pas considérable, je le jure sur ta vie !

Mon intrusion ici a une excuse ! " Elle demanda : " Et quelle est ton excuse ? " Je répondis : " Je suis un étranger altéré par une soif dont je vais mourir ! " Elle répondit : " Nous acceptons cette excuse, car, par Allah ! elle est valable ! " Et aussitôt elle se tourna vers sa jeune esclave et lui dit : " Ma gentille, cours vite lui chercher à boire ! "

La petite disparut pour revenir au bout d'un moment avec une tasse en or sur un plateau et un foulard de soie verte. Elle m'offrit la tasse qui était remplie d'eau fraîche parfumée agréablement au musc pur. Moi je la pris et me mis à boire fort lentement et à longs traits en jetant à la dérobée des regards admiratifs à l'adolescente principale, et des regards notoirement reconnaissants à toutes les deux. Au bout d'un certain temps de ce manège, je rendis la tasse à la jeune fille qui m'offrit alors la serviette qui était délicieusement parfumée au santal, et je ne bougeai pas de ma place.


" Lorsque la belle adolescente vit mon immobilité dépasser les limites permises, elle me dit d'un ton gêné : " O cheikh, qu'attends-tu encore pour t'en retourner en ta voix sur le chemin d'Allah ? " Je répondis d'un air songeur : " O ma maîtresse, j'ai des pensées qui me préoccupent l'esprit extrêmement, et tu me vois plongé dans les réflexions que je ne puis arriver à résoudre par moi-même ! ". Elle me demanda : " Et quelles sont ces réflexions ? ". Je dis : " O ma maîtresse, je réfléchis au revers des choses et à la marche des événements qui sont les fruits du temps ! " Elle me répondit : " Certes ce sont là de graves pensées, et nous avons tous à déplorer quelque méfait du temps ! Mais toi, ô cheikh, qu'est ce qui a pu t'inspirer de pareilles réflexions à la porte de notre maison ? Je dis : " Justement, ô ma maîtresse, je pensais au maître de cette maison ! Je me le rappelle bien maintenant ! Il m'avait dit autrefois demeurer dans cette ruelle composée d'une seule maison avec jardin.

 Oui par Allah ! le propriétaire de cette maison était mon meilleur ami ! " Elle me demanda : " Alors tu dois bien te rappeler le nom de ton ami ? " Je dis : " Certes, ô maîtresse ! Il s'appelait Ali ben-Môhammad, et était le syndic respecté de tous les bijoutiers de Bassra ! Il y a des années que je l'ai perdu de vue, et je pense qu'il est maintenant dans la miséricorde d'Allah ! Permets-moi, ô maîtresse, de te demander s'il a laissé de la postérité ? "

" A ces paroles, les yeux de l'adolescente se mouillèrent de larmes, et elle dit : " Que la paix et les grâces d'Allah soient sur le syndic Ali ben-Môhammad ! Sache, ô cheikh, puisque tu as été son ami, que le défunt syndic a laissé une fille nommée Badr, comme seule descendance. Et c'est elle qui est l'unique héritière de ses biens et de ses immenses richesses ! " Moi je m'écriai : " Par Allah ! la fille bénie de mon ami ne peut être que toi-même, ô ma maîtresse ! " Elle sourit et répondit : " Par Allah ! tu l'as deviné!

" Je dis : " Qu'Allah accumule sur toi ses bénédictions, ô fille d'Ali ben-Môhammad ! Mais, autant que j'en puis juger à travers la soie qui te voile le visage, ô lune, il me semble que tes traits sont empreints d'une grande tristesse ! Ne crains pas de m'en révéler la cause ; car peut-être qu'Allah m'envoie pour que j'essaie de porter remède à cette douleur qui altère ta beauté ! "

Elle répondit : " Mais comment puis-je te parler de ces choses intimes, puisque tu ne m'as encore dit ni ton nom ni ta qualité ! " Je m'inclinais et répondis : " Je suis ton esclave Ibn Al-Mansour, de Damas, un de ceux que notre maître le khalifat Haroun Al-Rachid honore de son amitié et a choisi comme ses compagnons intimes!"

" A peine eus-je prononcé ces paroles, ô émir des Croyants, que Sett Badr me dit : " Sois le bienvenu dans ma maison, ô cheikh Ibn Al-Mansour, et puisses-tu trouver ici l'hospitalité large et amicale ! " Et elle m'invita à l'accompagner et à entrer m'asseoir dans la salle de réception.

" Alors tous trois nous entrâmes dans la salle de réception, au fond du jardin, et lorsque nous fûmes assis, et après les rafraîchissements d'usage, qui furent exquis, Sett Badr me dit : " Puisque tu veux, ô cheikh Ibn Al-Mansour, savoir la cause de la peine que tu as devinée sur mes traits, promets-moi le secret et la fidélité ! " Je répondis : " O ma maîtresse, le secret est dans mon cœur comme dans un coffret d'acier dont la clef est introuvable ! "

Elle me dit alors : " Ecoute donc mon histoire, ô cheikh ! " Et, après que la jeune esclave, si gentille, m'eut encore offert une cuillerée de confiture de roses, Sett Badr dit : " Sache, ô Ibn Al-Mansour, que je suis amoureuse et que mon amoureux est loin de moi ! Voilà toute mon histoire ! "

" Et Sett Badr, après ces paroles, poussa un grand soupir et se tut. Et moi je luis dis : "O ma maîtresse, tu es douée de la beauté parfaite, et celui que tu aimes doit être parfaitement beau ! Comment s'appelle-t-il ? " Elle me dit : " Oui, Ibn Al-Mansour, mon amoureux est, comme tu l'as dit, parfaitement beau. C'est l'émir Jobaïr, chef de la tribu des Bani-Schaïbân. Il est sans aucun doute l'adolescent le plus admirable de Bassra et de l'Irak ! " Je dis : " O ma maîtresse, il ne peut en être autrement.

Mais votre mutuel amour a-t-il été en paroles seulement ou bien vous en êtes-vous donné des preuves intimes par diverses rencontres prolongées ou riches en conséquences ? " Elle dit : " Certes, nos rencontres eussent été riches de conséquences, si leur longue durée eût pu suffire à lier les cœurs ! Mais l'émir Jobaïr m'a été infidèle sur un simple soupçon ! "

" A ces paroles, ô émir des Croyants, moi je m'écriai : " Hé ! peut-on soupçonner le lys d'aimer la boue si la brise l'incline vers le sol ! Même si les soupçons de l'émir Jobaïr sont fondés, ta beauté est l'excuse vivante, ô ma maîtresse ! " Elle sourit et me dit encore : " Encore, ô cheikh, s'il s'était agi d'un homme ! Mais l'émir Jobaïr m'accuse d'aimer une jeune fille, celle-ci même qui est sous tes yeux, la gentille, la douce qui nous sert ! " Je m'écriai : " J'en demande pardon à Allah pour l'émir, ô ma maîtresse ! Que le malin soit confondu ! Et comment les femmes peuvent-elles s'entr'aimer ? Mais veux-tu, du moins; me dire sur quoi l'émir a fondé ses soupçons ?

" Elle répondit :

"
Un jour, après avoir pris mon bain dans le hamman de ma maison, je m'étais étendue sur ma couche et livrée aux mains de mon esclave favorite, cette jeune fille que voici, pour les soins de ma toilette et pour me faire peigner les cheveux. La chaleur était suffocante et mon esclave, pour me donner de la fraîcheur, avait fait glisser les grandes serviettes qui drapaient mes épaules et couvraient mes seins et s'était mise à arranger les tresses de ma chevelure.

Lorsqu'elle eut fini, elle me regarda et m'ayant trouvé belle ainsi, elle m'entoura le cou de ses bras, et me baisa sur la joue en me disant : " O ma maîtresse, je voudrais être un homme pour t'aimer encore plus que je ne fais ! " Et, par mille jeux aimables, elle essayait de m'amuser, la gentille.

Et voici que juste à ce moment entra l'émir ; il nous jeta à toutes deux un regard singulier, et ressortit brusquement, pour m'envoyer quelques instants après un billet sur lequel ces mots étaient tracés : " L'amour ne peut rendre heureux que lorsqu'il est sans partage ! " Et depuis ce jour-là je ne l'ai plus revu ; et il n'a jamais voulu m'envoyer de ses nouvelles, ya Ibn Al-Mansour ! "

" Alors moi je lui demandai : " Mais vous étiez-vous unis par un contrat de mariage ? " Elle répondit : " Et pour quoi faire un contrat ? Nous n'étions unis que par notre volonté, sans l'intervention du kâdi et des témoins ! " Je dis : " Alors, ô maîtresse, si tu veux me le permettre, moi je veux être le trait d'union entre vous deux, simplement pour le plaisir de savoir de nouveau ensemble deux êtres choix ! " Elle s'écria : " Béni soit Allah qui nous a mis sur ta route, ô cheikh au visage blanc ! Ne crois pas que tu vas obliger une personne oublieuse qui ignore le prix des bienfaits ! Je vais donc sur l'œuvre écrire de ma main à l'émir Jobaïr une lettre que tu lui remettras en tâchant de lui faire entendre raison. " Et elle dit à sa favorite : " Ma gentille, apporte-moi l'encrier et une feuille de papier ! " Elle les lui apporta, et Sett Badr écrivit :

" Mon bien-aimé, pourquoi cette durée dans la séparation ? Ne sais-tu pas que la douleur bannit le sommeil loin de mes yeux, et que ton image, lorsqu'en songe elle m'apparaît, n'est plus reconnaissable, tant elle est altérée ?

 

Lorsqu'il me vit, il ne manqua pas, après les salams de bienvenue, de m'inviter à l'accompagner ; mais je lui dis : " Excuse-moi, seigneur ; car vraiment la vue seule d'un cheval m'arrête la digestion, et c'est tout au plus si je sais me tenir à âne. Je ne puis aller à la chasse à courre à dos d'âne ! ".

L'émir Môhammad m'excusa, mit à ma disposition tout le palais et chargea ses officiers de me servir avec tous les égards, et de ne me laisser manquer de rien durant tout mon séjour. Et c'est ce qu'ils firent.

" Lorsqu'il fut parti, moi je me dis : " Par Allah ! Ya Ibn Al-Mansour, voici des années et des années que tu viens régulièrement de Bagdad à Bassra, et jusqu'aujourd'hui tu t'es contenté, pour toutes promenades en ville, d'aller du palais au jardin. Cela n'est pas suffisant pour ton instruction. Va donc, maintenant que tu t'es contenté, pour toutes promenades en ville, d'aller du jardin au palais.

Va donc, maintenant que tu en as tout le loisir, essayer de voir quelque chose d'intéressant par les rues de Bassra. D'ailleurs il n'y a rien de préférable à la marche pour aider à la digestion ; et ta digestion est bien lourde ; et tu engraisses et tu te gonfles comme une outre ! " Alors moi j'obéis à la voie de mon âme offusquée de mon embonpoint, et sur l'heure je me levai, je mis mes plus beaux habits, et sortis du palais pour errer un peu, de ci, de-là, à l'aventure.

" Or tu sais bien, ô émir des Croyants, qu'il y a dans Bassra soixante-dix rues, et que chaque rue est longue de soixante-dix parasanges en mesure de l'Irak. Aussi moi, au bout d'un certain temps, je me vis soudain perdu au milieu de tant de rues, et, dans ma perplexité, je me mis à marcher plus vite, n'osant pas demander ma route de peur d'être tourné en ridicule. Cela fit que je me mis à transpirer beaucoup ; et j'eus également bien soif ; et je crus que le soleil terrible allait indubitablement liquéfier la graisse sensible de ma peau.

" Je me hâtai alors de prendre la première ruelle de traverse pour chercher à me mettre un peu à l'ombre, et j'arrivai de la sorte dans un cul-de-sac où se trouvait l'entrée d'une grande maison de fort belle apparence. Cette entrée était à moitié cachée par une portière en soie rouge, et donnait sur un grand jardin qui précédait la maison. De son côté, il y avait un banc de marbre ombragé par le feuillage d'une vigne grimpante, et qui m'invita à m'y asseoir pour prendre haleine.

" Pendant que je m'essuyais le front et soufflais de chaleur, j'entendis venir du jardin une voix de femme qui chantait ces paroles sur un air plaintif :
" Depuis le jour où m'a quitté mon jeune daim, mon cœur est devenu l'asile de la douleur. Est-ce donc, comme il prétend, une faute si lourde de se laisser aimer par les jeunes filles ? "

" La voix qui chantait était si belle et je fus tellement intrigué par ces paroles que je dis en mon âme : " Si la propriétaire de cette voix est aussi belle que ce chant me le donne à croire, elle est une bien merveilleuse créature ! " Alors moi je me levai et m'approchai de l'entrée dont je relevai tout doucement le rideau ; petit à petit je regardai, de façon à ne pas donner l'éveil.

Et j'aperçus, au milieu du jardin deux adolescentes dont l'une semblait être la maîtresse et l'autre l'esclave. Et toutes deux étaient extraordinaires de beauté. Mais la plus belle était celle justement qui chantait ; et l'esclave l'accompagnait du luth. Et moi je crus voir la lune elle-même descendue dans le jardin, à son quatorzième jour ; et je me rappelai, à son sujet, ces vers du poète :
" Babylone la voluptueuse brille dans ses yeux qui tuent par leurs cils recourbés plus sûrement que les grandes épées et le fer trempé des lances.

Quand retombent ses cheveux noirs sur son cou de jasmin, je me demande si c'est la nuit qui vient la saluer !
Mais sur sa poitrine sont-ce deux petites gourdes d'ivoire ou des grenades ou ses seins ? Et sous sa chemise qu'est-ce qui ondule ainsi ? Est-ce sa taille ou du sable mouvant ? "
" Et elle me fit également penser à ces vers du poète :
" Ses paupières sont deux pétales de narcisse ; son sourire est comme l'aurore ; sa bouche est scellée par deux rubis - ses lèvres délicieuses ; et tous les jardins du paradis dodelinent sous sa tunique. "

" Alors moi, ô émir des Croyants, je ne pus m'empêcher de m'exclamer : " Ya Allah ! ya Allah ! " et je restai là, immobile, mangeant et buvant des yeux des charmes si miraculeux. Aussi l'adolescente, ayant tourné la tête de mon côté, m'aperçut et vivement abaissa son petit voile de visage ; puis, avec tous les signes d'une grande indignation, dépêcha vers moi la jeune esclave, la joueuse de luth, qui accourut et, après m'avoir dévisagé, me dit : " O cheikh, n'as-tu pas honte de regarder ainsi les femmes dans leur maison ? Et ta vieillesse et ta barbe blanche ne te conseillent-elles donc pas le respect des choses honorables ? " Je répondis, à haute voix de façon à être entendu de l'adolescente assise : " O ma maîtresse, tu as raison, ma vieillesse est notoire, mais pour ce qui est de ma honte, c'est autre chose...

A ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut. Mais lorsque fut la trois cent quarante-huitième nuit. Elle dit :

" Mais pour ce qui est de ma honte, c'est autre chose! "
" Lorsque l'adolescente eut entendu ces paroles, elle se leva et vint rejoindre son esclave pour me dire, émue à l'extrême : " Hé, y a-t-il donc honte plus grande sur tes cheveux blancs, ô cheikh, que l'action de t'arrêter avec une telle impudence à la porte d'un harem qui n'est pas ton harem, et d'une demeure qui n'est pas ta demeure ? " Je m'inclinai et répondis : " Par Allah ! ô ma maîtresse, la honte sur ma barbe n'est pas considérable, je le jure sur ta vie !

Mon intrusion ici a une excuse ! " Elle demanda : " Et quelle est ton excuse ? " Je répondis : " Je suis un étranger altéré par une soif dont je vais mourir ! " Elle répondit : " Nous acceptons cette excuse, car, par Allah ! elle est valable ! " Et aussitôt elle se tourna vers sa jeune esclave et lui dit : " Ma gentille, cours vite lui chercher à boire ! "

La petite disparut pour revenir au bout d'un moment avec une tasse en or sur un plateau et un foulard de soie verte. Elle m'offrit la tasse qui était remplie d'eau fraîche parfumée agréablement au musc pur. Moi je la pris et me mis à boire fort lentement et à longs traits en jetant à la dérobée des regards admiratifs à l'adolescente principale, et des regards notoirement reconnaissants à toutes les deux. Au bout d'un certain temps de ce manège, je rendis la tasse à la jeune fille qui m'offrit alors la serviette qui était délicieusement parfumée au santal, et je ne bougeai pas de ma place.


" Lorsque la belle adolescente vit mon immobilité dépasser les limites permises, elle me dit d'un ton gêné : " O cheikh, qu'attends-tu encore pour t'en retourner en ta voix sur le chemin d'Allah ? " Je répondis d'un air songeur : " O ma maîtresse, j'ai des pensées qui me préoccupent l'esprit extrêmement, et tu me vois plongé dans les réflexions que je ne puis arriver à résoudre par moi-même ! ". Elle me demanda : " Et quelles sont ces réflexions ? ". Je dis : " O ma maîtresse, je réfléchis au revers des choses et à la marche des événements qui sont les fruits du temps ! " Elle me répondit : " Certes ce sont là de graves pensées, et nous avons tous à déplorer quelque méfait du temps ! Mais toi, ô cheikh, qu'est ce qui a pu t'inspirer de pareilles réflexions à la porte de notre maison ? Je dis : " Justement, ô ma maîtresse, je pensais au maître de cette maison ! Je me le rappelle bien maintenant ! Il m'avait dit autrefois demeurer dans cette ruelle composée d'une seule maison avec jardin.

 Oui par Allah ! le propriétaire de cette maison était mon meilleur ami ! " Elle me demanda : " Alors tu dois bien te rappeler le nom de ton ami ? " Je dis : " Certes, ô maîtresse ! Il s'appelait Ali ben-Môhammad, et était le syndic respecté de tous les bijoutiers de Bassra ! Il y a des années que je l'ai perdu de vue, et je pense qu'il est maintenant dans la miséricorde d'Allah ! Permets-moi, ô maîtresse, de te demander s'il a laissé de la postérité ? "

" A ces paroles, les yeux de l'adolescente se mouillèrent de larmes, et elle dit : " Que la paix et les grâces d'Allah soient sur le syndic Ali ben-Môhammad ! Sache, ô cheikh, puisque tu as été son ami, que le défunt syndic a laissé une fille nommée Badr, comme seule descendance. Et c'est elle qui est l'unique héritière de ses biens et de ses immenses richesses ! " Moi je m'écriai : " Par Allah ! la fille bénie de mon ami ne peut être que toi-même, ô ma maîtresse ! " Elle sourit et répondit : " Par Allah ! tu l'as deviné!

" Je dis : " Qu'Allah accumule sur toi ses bénédictions, ô fille d'Ali ben-Môhammad ! Mais, autant que j'en puis juger à travers la soie qui te voile le visage, ô lune, il me semble que tes traits sont empreints d'une grande tristesse ! Ne crains pas de m'en révéler la cause ; car peut-être qu'Allah m'envoie pour que j'essaie de porter remède à cette douleur qui altère ta beauté ! "

Elle répondit : " Mais comment puis-je te parler de ces choses intimes, puisque tu ne m'as encore dit ni ton nom ni ta qualité ! " Je m'inclinais et répondis : " Je suis ton esclave Ibn Al-Mansour, de Damas, un de ceux que notre maître le khalifat Haroun Al-Rachid honore de son amitié et a choisi comme ses compagnons intimes!"

" A peine eus-je prononcé ces paroles, ô émir des Croyants, que Sett Badr me dit : " Sois le bienvenu dans ma maison, ô cheikh Ibn Al-Mansour, et puisses-tu trouver ici l'hospitalité large et amicale ! " Et elle m'invita à l'accompagner et à entrer m'asseoir dans la salle de réception.

" Alors tous trois nous entrâmes dans la salle de réception, au fond du jardin, et lorsque nous fûmes assis, et après les rafraîchissements d'usage, qui furent exquis, Sett Badr me dit : " Puisque tu veux, ô cheikh Ibn Al-Mansour, savoir la cause de la peine que tu as devinée sur mes traits, promets-moi le secret et la fidélité ! " Je répondis : " O ma maîtresse, le secret est dans mon cœur comme dans un coffret d'acier dont la clef est introuvable ! "

Elle me dit alors : " Ecoute donc mon histoire, ô cheikh ! " Et, après que la jeune esclave, si gentille, m'eut encore offert une cuillerée de confiture de roses, Sett Badr dit : " Sache, ô Ibn Al-Mansour, que je suis amoureuse et que mon amoureux est loin de moi ! Voilà toute mon histoire ! "

" Et Sett Badr, après ces paroles, poussa un grand soupir et se tut. Et moi je luis dis : "O ma maîtresse, tu es douée de la beauté parfaite, et celui que tu aimes doit être parfaitement beau ! Comment s'appelle-t-il ? " Elle me dit : " Oui, Ibn Al-Mansour, mon amoureux est, comme tu l'as dit, parfaitement beau. C'est l'émir Jobaïr, chef de la tribu des Bani-Schaïbân. Il est sans aucun doute l'adolescent le plus admirable de Bassra et de l'Irak ! " Je dis : " O ma maîtresse, il ne peut en être autrement.

Mais votre mutuel amour a-t-il été en paroles seulement ou bien vous en êtes-vous donné des preuves intimes par diverses rencontres prolongées ou riches en conséquences ? " Elle dit : " Certes, nos rencontres eussent été riches de conséquences, si leur longue durée eût pu suffire à lier les cœurs ! Mais l'émir Jobaïr m'a été infidèle sur un simple soupçon ! "

" A ces paroles, ô émir des Croyants, moi je m'écriai : " Hé ! peut-on soupçonner le lys d'aimer la boue si la brise l'incline vers le sol ! Même si les soupçons de l'émir Jobaïr sont fondés, ta beauté est l'excuse vivante, ô ma maîtresse ! " Elle sourit et me dit encore : " Encore, ô cheikh, s'il s'était agi d'un homme ! Mais l'émir Jobaïr m'accuse d'aimer une jeune fille, celle-ci même qui est sous tes yeux, la gentille, la douce qui nous sert ! " Je m'écriai : " J'en demande pardon à Allah pour l'émir, ô ma maîtresse ! Que le malin soit confondu ! Et comment les femmes peuvent-elles s'entr'aimer ? Mais veux-tu, du moins; me dire sur quoi l'émir a fondé ses soupçons ?

" Elle répondit :

"
Un jour, après avoir pris mon bain dans le hamman de ma maison, je m'étais étendue sur ma couche et livrée aux mains de mon esclave favorite, cette jeune fille que voici, pour les soins de ma toilette et pour me faire peigner les cheveux. La chaleur était suffocante et mon esclave, pour me donner de la fraîcheur, avait fait glisser les grandes serviettes qui drapaient mes épaules et couvraient mes seins et s'était mise à arranger les tresses de ma chevelure.

Lorsqu'elle eut fini, elle me regarda et m'ayant trouvé belle ainsi, elle m'entoura le cou de ses bras, et me baisa sur la joue en me disant : " O ma maîtresse, je voudrais être un homme pour t'aimer encore plus que je ne fais ! " Et, par mille jeux aimables, elle essayait de m'amuser, la gentille.

Et voici que juste à ce moment entra l'émir ; il nous jeta à toutes deux un regard singulier, et ressortit brusquement, pour m'envoyer quelques instants après un billet sur lequel ces mots étaient tracés : " L'amour ne peut rendre heureux que lorsqu'il est sans partage ! " Et depuis ce jour-là je ne l'ai plus revu ; et il n'a jamais voulu m'envoyer de ses nouvelles, ya Ibn Al-Mansour ! "

" Alors moi je lui demandai : " Mais vous étiez-vous unis par un contrat de mariage ? " Elle répondit : " Et pour quoi faire un contrat ? Nous n'étions unis que par notre volonté, sans l'intervention du kâdi et des témoins ! " Je dis : " Alors, ô maîtresse, si tu veux me le permettre, moi je veux être le trait d'union entre vous deux, simplement pour le plaisir de savoir de nouveau ensemble deux êtres choix ! " Elle s'écria : " Béni soit Allah qui nous a mis sur ta route, ô cheikh au visage blanc ! Ne crois pas que tu vas obliger une personne oublieuse qui ignore le prix des bienfaits ! Je vais donc sur l'œuvre écrire de ma main à l'émir Jobaïr une lettre que tu lui remettras en tâchant de lui faire entendre raison. " Et elle dit à sa favorite : " Ma gentille, apporte-moi l'encrier et une feuille de papier ! " Elle les lui apporta, et Sett Badr écrivit :

" Mon bien-aimé, pourquoi cette durée dans la séparation ? Ne sais-tu pas que la douleur bannit le sommeil loin de mes yeux, et que ton image, lorsqu'en songe elle m'apparaît, n'est plus reconnaissable, tant elle est altérée ?

Dis ! je t'en conjure, pourquoi avoir laissé ta porte ouverte à mes calomniateurs ? Lève-toi, secoue la poussière des mauvaises pensées, et reviens-moi sans délai ! Quel jour de fête pour nous deux, celui qui verra notre réconciliation ! "


BIBLIOGRAPHIE PERSONNELLE :
- Les Mille et une nuits éd. GF Flammarion traduction par Antoine Galland
- Les Mille et une Nuits éd. Bouquins Robert Laffont traduits par le Dr J.C. Mardrus
- Les Mille et une Nuits éd. Pocket texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam
- L'érotisme des Mille et une Nuits par Enver F. Dehoï, éd. Jean-Jacques Pauvert, 1961.
- Encyclopédie de l'amour en Islam, érotisme, beauté et sexualité dans le monde arabe, en Perse et en Turquie par Malek Chebel, éd. Payot, 1995, Paris.

Docteur Mardrus.
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