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Les marocains

Les savants itinérants ou « la vie comme moyen de connaissance ».

Le savant intinérant et la transhumance du savoir Mourad Khireddine

Réf : 1481

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Une mobilité active et intense des savants, toutes disciplines confondues –sciences du langage, logique, philosophie, théologie, jurisprudence, géodésie, physique, mathématique, optique, musique, botanique, minéralogie, zoologie, médecine…, se fera du Mashrek au Maghreb et inversement dans un premier temps. La conquête de l’Espagne viendra peu après compléter la figure triangulaire du parcours pour de nombreux siècles.
À côté de la culture savante qui n’est pas moins religieuse, une littérature hagiographique nous laissera les itinéraires suivis par les “’Awliyas” d’une part et des initiés en quête d’un traditionaliste, d’un Sheikh, de science, ou pour collecter des manuscrits, d’une ville à une autre ; d’un pays à un autre; d’un continent à un autre. Les hommes de sciences, toutes disciplines confondues, n’étaient donc pas des « savant de cabinets »15, ni encore moins, des savants assis.

L’exemple d’al-Idrissi montre assez ce nomadisme des savants itinérants : Né à Ceuta, au Maroc, il recevra son enseignement à Cordoue, puis s’établira en Sicile à la Cour arabisée du roi Roger II pour lequel il rédigera le fameux “Livre de Roger”

Ibn‘Arabi {560-638/1165-1240}, dans un autre domaine, est aussi représentatif de cette pérégrination des hommes de l’Islam : il parcourra plusieurs fois l’Andalousie et le Maghreb, puis prenant le chemin de l’Est, ira jusqu’aux confins du Mashrek, pour être enterré finalement à Damas où l’on peut visiter sa tombe. Lui-même conscient du voyage comme destinée ontologique de l’être, écrit : « L’existence a pour origine le mouvement. Il ne peut donc y avoir d’immobilité en elle, car si elle restait immobile, elle reviendrait à son origine qui est le néant ». Ou encore : « En réalité nous ne cessons jamais d’être en voyage depuis l’instant de notre constitution originelle et celui de la constitution de nos principes physiques, jusqu’à l’infini. Quand t’apparaît une demeure, tu te dis : voici le terme; mais à partir d’elle s’ouvre une autre voie dont tu tires un viatique pour un nouveau départ. Dès que tu aperçois une demeure, tu te dis : voici mon terme. Mais à peine arrivé, tu ne tardes pas à sortir pour reprendre la route.»
16

Ibn Ruschd [Averroès] {520-595/1126-1198}, Le Commentateur d’Aristote, né à Cordoue, est introduit à la Cour Almohade par un autre philosophe tout aussi itinérant, Ibn Tofaïl. Ibn Ruschd exerce le métier de Cadi à Séville, fait deux aller-retour de Séville à Marrakech où il s’éteindra. Peu après, sa dépouille reprendra le chemin de l’Andalousie pour être inhumée à Cordoue. Ibn Baytar {m.646/1248}, savant botaniste, né à Malaga, fera lui aussi de nombreux voyages qui leconduiront d’abord en Égypte puis à Damas où il mourra.

Le Cas d’Ibn Khaldoun {733-808/1332-1406} est tout aussi caractéristique de cette figure mouvante du savant itinérant; né à Tunis, il occupera un poste politique sous les Mérinides au Maroc, sera emprisonné, puis libéré. Il part pour l’Andalousie, où il est bien accueilli à la cour de Grenade, mais très vite, des intrigues de palais le forcent à s’enfuir et à s’installer à Bougie avant de repartir pour Fès et enfin pour Tunis. Il y demeure quelque temps puis prend le chemin de La Mecque, mais en cours de route, il entre au service du sultan d’Égypte et exerce la fonction de Grand Cadi qui lui attire des ennemis doctrinaux. Il voyage à Damas pour accomplir une mission et se trouve en présence du conquérant Tamerlan. Il fuira la ville assiégée et retournera en Égypte où il finira ses jours.17Mais l’exemple incontournable reste le grand voyageur, Ibn Batouta,18
 qu’André MIQUEL présente ainsi : « Né à Tanger, Ibn Battuta est voué à un exil continu (120 000 kilomètres parcourus et vingt-huit ans d’absence) où certaines haltes, plus prolongées que d’autres, permettent de découper, un peu artificiellement, une série de voyages. Le premier, comme pour nombre de musulmans, a pour but La Mecque par l’Afrique du Nord, l’Égypte, le Haut-Nil et la Syrie; Ibn Battuta y arrive en 1326. Deux mois après, quittant l’Arabie, Ibn Battuta se rend en Irak, puis dans l’Iran méridional, central et septentrional, revient en Irak, à Bagdad, court à Mossoul, repasse par Bagdad et se retrouve en Arabie, où il mettra à profit un séjour de trois ans (1327-1330) pour accomplir, chacune de ces trois années, le pèlerinage à La Mecque. Il part ensuite pour la mer Rouge, le Yémen, la côte africaine, Mogadiscio et les comptoirs d’Afrique orientale, revient par le ‘Uman et le golfe Persique et accomplit un nouveau pèlerinage à La Mecque en 1332. Quatrième voyage : cette fois, ce sont l’Égypte, la Syrie, l’Asie Mineure, les territoires mongols de la Horde d’or en Russie du Sud, la visite de Constantinople, le retour à la Horde d’or, la Transoxiane et l’Afghanistan, d’où Ibn Battuta gagne la vallée de l’Indus en 1333 et séjourne à Delhi jusqu’en 1342.

De là, Ibn Battuta gagne les îles Maldives, où il demeure un an et demi : ce sera son cinquième voyage. Un saut jusqu’à Ceylan, le retour aux Maldives, puis le Bengale, l’Assam, Sumatra, la Chine : Zhuanshufu. Septième voyage : retour, par  Sumatra et Malabar (1347), jusqu’au golfe Persique, puis Bagdad, la Syrie, l’Égypte et nouveau pèlerinage en Arabie. De retour en Égypte, à Alexandrie, Ibn Battuta s’embarque pour Tunis (1349), d’où il gagne la Sardaigne sur un bateau catalan ; il rentre par l’Algérie, Fès, le royaume de Grenade et, de nouveau, le Maroc, le pays natal. Un neuvième et dernier voyage : en 1352, le Sahara, les pays du Niger. Cette fois, c’est bien la fin. Installé au Maroc, Ibn Battuta dicte à un lettré, Ibn Djuzayy, sur l’ordre du souverain mérinide, Abu ‘Inan, sa Rihla : ce sera chose faite en 1356, sous le titre de « Cadeau précieux pour ceux qui considèrent les choses étranges des grandes villes et les merveilles des voyages »
 (Tuhfat al-nuzzar fi ghara’ib al amsar wa–‘adja’ib al-asfar). Après quoi, le souvenir d’Ibn Battuta se perd; on ne sait ce qu’il a fait jusqu’à sa mort, en 1368 ou même, car la date est peu sûre, en 1377. Dans le voyage, Ibn Battuta a coulé sa vie professionnelle et familiale, se mariant ici, exerçant ailleurs les fonctions de juge très écouté.»19

Sa Rihla se caractérise par une sorte de rituel de voyage particulièrement relevé d’une révérence aux êtres et aux lieux. Dès qu’il entre dans une cité de quelque importance qu’elle soit, il commence par visiter les lieux saints, tombeaux, zaouïas, mausolées, mosquées…, puis, il s’enquiert des “‘Awlias”, des savants, des théologiens, des cadis…, nous laissent, quand il le peut, leurs noms, et leur nombre ; quand il le peut encore, il nous parle de leur charisme, de leurs ouvrages, de la clairvoyance de leur esprit et de leur jugement ; et quand il le peut enfin, il nous décrit quelques faits par lesquels ils se sont distingués.

Une analyse soutenue de son récit permettra, à n’en pas douter, de dénombrer les espaces où s’activent les différentes disciplines non seulement dans les villes du Maghreb, mais bien dans toute l’étendue du monde musulman qu’il a sillonné. Par ailleurs, les lieux du savoir dont il nous donne des descriptions détaillées, resteront dans certains pays du monde arabo-musulman tels quels jusqu’à la veille de la colonisation puis disparaîtront. Dans d’autres pays, en revanche, malgré la mise en place du système d’enseignement colonial, ils survivront non sans difficulté et, après l’indépendance, demeureront plus ou moins actifs bien que marginalisés par l’enseignement moderne. Quand ces savants ou ces hommes de sainteté ne voyagent pas, ils accueillent des disciples venus de partout pour recevoir leur enseignement et partir ensuite fonder des écoles ou des zaouïas ailleurs que là où ils sont nés.

La liste des savants et des disciples itinérants est d’autant plus difficile à donner qu’elle compte presque un millénaire et demi d’histoire et qu’elle recouvre une superficie qui s’étend de l’Atlantique à la Chine en passant pas l’Europe et les terres froides de la Russie. Mais ce qu’il faut avoir à l’esprit c’est précisément cette image de l’homme de science en marche.


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Notes 

14- Nietzsche, Le Gai Savoir, §324, éd. 10/18, 1957. p.308.

15 Vincent MONTEIL, l’Islam noir, une religion à la conquête de l’Afrique, éd. Seuil, 1980, p.31.

16- Ibn ‘Arabi, Kitabou al Isfar, extrait de les Épîtres d’Ibn ‘Arabi,

17- IBN KHALDOUN, Rihlat Ibn Khaldoun, Dar al-Kutub al-‘Ilmya, Beytouth

18- IBN BATTOUTA, Rihlat Ibn Battouta, éd. Al-Maktab al ‘Açrya, Sayda-Beyrouth
 Encyclopédie Universalis cf. article Ibn Battouta.

Le savant itinérant et la transhumance du savoir

Mourad Khireddine

JOHANN WOLFGANG GOETHE
UNIVERSITÄT FRANKFURT AN MAIN

Centre Interdisciplinaire de Recherche sur l’Afrique
–CIRA–

Colloque :
LE SAVOIR ET LES SCIENCES EN AFRIQUE
Du 24 au 27 juillet 2006

Source :
http://agora.qc.ca/Documents/Maroc--Le_savant_intinerant_et_la_transhumance_du_savoir_par_Mourad_Khireddine
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