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Tourisme

Asrir (Maroc), Quand l'oasis reverdit

LE MONDE | 27.06.09 envoyée spéciale

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Il faut du temps, beaucoup de temps, pour rejoindre l'oasis d'Asrir, aux portes du Sahara, à 800 km au sud de la capitale du Maroc, Rabat. Il faut rouler, prendre l'avion, et rouler encore, sur des routes de plus en plus défoncées. Mais au bout du voyage nous attend, dit-on, le paradis.

Un bijou de verdure émerge de la pâleur du désert. La vision est en effet idyllique. Mais la réalité l'est beaucoup moins. La palmeraie est envahie par le sable. Les palmiers abandonnés étouffent sous les branches mortes. Des maisons en pisé, vidées de leurs habitants, se désagrègent. Asrir est en sursis. "Le problème, c'est l'eau, explique un agriculteur, Lahcen Taharo, en menant à ses parcelles. J'ai 40 ans, et j'ai vu le niveau de l'eau baisser de moitié. Si ça continue comme ça, l'oasis va mourir. Et nous avec."

Lahcen Taharo ne peut plus irriguer que la moitié de ses terres. Les rescapées sont de magnifiques jardins, des modèles d'agriculture oasienne "en trois strates", comme disent les agronomes. En haut, la voûte sombre des palmiers dattiers conserve l'humidité. Au-dessous poussent des grenadiers et des figuiers et, au sol, des céréales et de la luzerne. L'ensemble est arrosé par une eau tirée du sous-sol, acheminée par des canaux.

C'est ce système, mis au point il y a des centaines d'années par les maîtres de l'hydraulique arabe, qui a permis à la vie d'éclore et de prospérer dans ce milieu hostile. Des vestiges de sites fortifiés et de mosquées témoignent de l'époque glorieuse du commerce transsaharien.

Cent mille personnes vivaient à Asrir au XIe siècle. Aujourd'hui, 4 000 habitants tentent de survivre sous les palmiers. Le chiffre baisse encore. "Sans eau, on ne peut pas rester ici", lance M. Taharo, en désignant ses terres rendues au désert. Asrir n'est pas un cas isolé : toutes les oasis du Maghreb sont menacées. "La situation est très, très préoccupante", soupire Mohamed Houmymid. Voilà trois ans que cet homme rond et affable sillonne la région.

Chargé du programme de sauvegarde des oasis du Sud marocain, il en connaît les moindres recoins, et toutes les difficultés. D'abord l'eau, de plus en plus rare. Les nappes souterraines, surexploitées, s'épuisent, les systèmes d'irrigation ancestraux tombent en ruine. "La situation a commencé à se dégrader il y a une vingtaine d'années, observe-t-il. Et elle s'aggravera encore à l'avenir du fait du réchauffement climatique." L'Afrique du Nord subira une baisse des précipitations, et des sécheresses plus nombreuses et plus longues.

Ce n'est pas tout. Les oasis sont touchées par la maladie du bayoud, un champignon qui attaque l'arbre par la racine et le tue. En un siècle, le Maroc a perdu la moitié de son patrimoine. Les terres s'érodent. Dans le désert, l'eau est rare, mais quand la pluie tombe, elle est diluvienne et emporte tout sur son passage. Le morcellement des parcelles divisées par les héritages aggrave encore les choses. Au fil des successions, beaucoup de paysans se retrouvent à la tête de mouchoirs de poche, bien trop petits pour faire vivre une famille.

Les habitants ne pensent qu'à partir. "Le modèle de vie dans les oasis est dépassé, constate M. Nafaoui, le maire d'Asrir. Les gens perdent espoir, ils rêvent d'autre chose, de votre civilisation. Ils émigrent vers les grandes villes ou à l'étranger." "On est en train de perdre quelque chose qui fait partie de notre patrimoine, constate Ahmed Hajji, le directeur de l'Agence du Sud, une administration chargée de développer ces provinces. Il y a pourtant une grande richesse culturelle, historique, agricole, paysagère dans ces lieux." Les oasis forment aussi "le dernier rempart contre le désert".

Les autorités marocaines tentent, tardivement, d'inverser la tendance. Le programme de sauvegarde des oasis du Sud, lancé par le gouvernement, est doté de 18 millions de dollars (12,7 millions d'euros) sur cinq ans, financés par l'Etat, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et les collectivités locales. Il a été lancé en 2006.

Le barrage de Fam El Hisn, à 100 km d'Asrir, a été construit grâce à cet argent, en 2008. Ce n'est pas un grand ouvrage d'art comme les aiment les Marocains, mais une petite retenue, qui permet de réalimenter la nappe souterraine. Simple, mais efficace : dans les canaux de l'oasis, l'eau coule à flots. "Il y a longtemps qu'on n'avait pas vu ça !", sourit le maire, Mohamed Oudor, en y plongeant la main.

Mohamed Oudali, un agriculteur de 35 ans, a connu les années difficiles de sécheresse. Contrairement à beaucoup d'autres de son âge, il n'est pas parti. "Je ne saurais pas quoi faire d'autre qu'agriculteur, justifie-t-il. La vie dans l'oasis est ma raison d'être. Nos ancêtres ont vécu ici, pas en France, en Amérique ou ailleurs." Avec le barrage, "les choses sont en train de changer, observe le jeune homme. Les gens reviennent. Ils ont à nouveau confiance". La palmeraie reverdit subitement. Mohamed Oudali se dit prêt à passer bientôt à l'irrigation au goutte-à-goutte, qui permet d'économiser 50 % d'eau par rapport au système traditionnel, "pour protéger la nappe d'eau".

En s'appuyant sur les élus locaux, M. Houmymid et son équipe explorent toutes les pistes pour arracher les oasis au déclin : écotourisme, élevage de races locales, équipement de parcelles au goutte-à-goutte, réhabilitation des systèmes d'irrigation, construction de moulins collectifs, création de coopératives de conditionnement de dattes, réhabilitation du patrimoine architectural, soutien à l'artisanat local, opérations de nettoyage... "Les solutions techniques, on les a. L'argent, on en trouve, commente M. Houmymid. Le plus dur, c'est de changer les mentalités, de convaincre qu'on peut vivre sur cette terre. Mais c'est indispensable. Si on ne s'intéresse pas aux besoins de la population, rien ne marche. Les gens ont d'autres priorités dans la vie que la lutte contre la désertification."

La patience est de règle. "Au début, les gens voulaient qu'on leur donne des tracteurs", raconte Bouchra Hassoune, l'une des animatrices du programme. Ou, mieux encore, un emploi dans l'administration. Mais certains se prennent au jeu. Après avoir farouchement résisté, l'agriculteur d'Asrir, Lahcen Taharo, a ouvert une maison d'hôtes, une rareté dans cette région encore peu fréquentée. "Le tourisme nous fait une vie meilleure, dit-il aujourd'hui. Plutôt que de partir vivre en Europe, il faut convaincre les Européens de venir ici !" "Le tourisme, c'est une piste intéressante, complète M. Houmymid. Mais il faut le manier avec précaution, rester à une petite échelle. Les masses, ça fait des dégâts."

L'autre planche de salut, c'est l'agriculture. A Asrir toujours, la coopérative Waha transforme le cactus en or : confiture, huile, aliment du bétail. Ses dix membres ont entre 20 et 30 ans, et ont tous misé un peu de leur argent. Les filles surtout sont enthousiastes. "Avant, je ne faisais rien, je restais à la maison, raconte Saadia Moutik, 26 ans, dont les huit frères et soeurs ont quitté l'oasis. La coopérative, c'est l'occasion d'avoir un salaire. Nos parents pratiquaient une agriculture traditionnelle. Moi je veux rester ici, mais pas en faisant la même chose, je veux mieux."

De petites merveilles sont accomplies. A Assa, une partie de la palmeraie, abandonnée, avait été transformée en décharge. Des associations locales d'agriculteurs l'ont débarrassée des ordures. Des barrières de palmes ont été érigées pour freiner l'avancée du sable. Et 17 500 palmiers exactement ont été "nettoyés", c'est-à-dire débarrassés de leurs branches mortes. "Dès qu'ils voient des résultats directs et immédiats, et qu'ils sont encadrés, les gens s'intéressent à la survie de l'oasis, commente Mahfou el-Assaoui, instituteur à Assa, fils d'agriculteur, et responsable d'une association locale. C'est leur civilisation."

Après avoir essuyé le scepticisme général, M. Houmymid ne peut plus faire un pas sans être sollicité. Mais il ne crie pas victoire. Il faut du discernement. "On s'appuie beaucoup sur les femmes, elles savent ce qu'elles veulent, elles gèrent parcimonieusement, explique-t-il. Il y a moins de zigzags qu'avec les hommes." Et puis, "il faut que tout cela dure après nous", ajoute-t-il.

Une douzaine de communes (qui regroupent chacune plusieurs oasis) bénéficient de ce soutien. C'est très peu, à l'échelle du pays. Du Grand Sud à Figuig, à l'est du pays, le Maroc compte plus d'une centaine de communes oasiennes, chacune regroupant plusieurs palmeraies.

"Evidemment, si on regarde le tableau général, il y a de quoi être très inquiet, reconnaît M. Houmymid. Mais notre expérience est extrapolable. On a réussi à mobiliser les gens en un temps record. Ce n'est pas facile, c'est vrai, les menaces sont grandes, mais je crois qu'on peut sauver les oasis, j'y crois très fort."

 

Gaëlle Dupont

Le Monde,
Article paru dans l'édition du 28.06.09
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