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Les morchidates de l'espoir

Par Karim Serraj pour FemmesduMaroc.com

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Entre parité et révolution sémantique, la première promotion de femmes morchidates part à l’assaut de la citadelle religieuse. Objectif : communiquer sur l’Islam, mais autrement ! Avec elles, l’espoir d’un message plus modéré et mieux ancré dans la vie sociale et ses problèmes.

 

Les mosquées leur seront ouvertes, ainsi que les forums des cités. Leur atout suprême : le droit inaliénable d’interpréter le Coran et de diffuser leurs idées. De quoi faire rêver…

Ce sont des histoires individuelles de femmes qui croisent, après le 16 mai, l’histoire collective de la nation… “Oui, ces femmes vont transmettre le discours religieux dans nos villes. Et alors ?” dit Ahmed Abbadi, directeur des Affaires islamiques aux Habous et responsable du projet de formation des femmes morchidates, quelque soixante futures commentatrices du livre saint de l’Islam qui seront bientôt très actives dans les mosquées marocaines, les réseaux associatifs, les débats et autres forums organisés dans les cités. Une première dans tout le monde musulman. Elles suivent actuellement une formation spécialisée en compagnie d’étudiants de sexe masculin, mais la promotion féminine est bien en vue et choyée par le Ministère. Et Ahmed Abbadi de souligner que “le discours religieux est actuellement masculinisé, rude, dominateur” et qu’“un peu de féminité et d’assouplissement lui ferait du bien”.

Avec les morchidates, le Maroc initie un projet historique en terre d’Islam, et révolutionnaire en profondeur si demain ces femmes pionnières arrivent à ouvrir le champ de la réflexion islamique à des points de vue féminins et à transmettre un savoir d’Etat moins dogmatique au sein de la société. C’est ce qu’exprime l’une des étudiantes qui affirme “vouloir écrire un livre sur l’Islam, mais vu à travers les différentes femmes célèbres de la religion”. Les morchidates n’auront pas le statut d’imam et ne pourront pas prêcher le vendredi. D’où la signification de morchida, qui désigne sans mysticisme une “guide”, une “accompagnatrice” ou une “conseillère”. Mais les mosquées leur seront ouvertes tout le reste de la semaine pour organiser des rencontres avec les femmes. Elles seront aussi très présentes dans les associations de quartiers. Et surtout, elles auront l’arme suprême pour agir sur le terrain : toute latitude pour interpréter le Coran et diffuser leurs analyses dans les enceintes des mosquées et les espaces publics… Ce don du Maroc moderne à ces femmes est sans prix pour la société. Le mesurera-t-on à sa juste valeur, dans l’esprit opportuniste de modérer les mentalités et la charia à travers le premier discours religieux - féminin- libre et officiel ? D’un autre côté, dans la vie religieuse, le discours fortement tabou sur la vie sexuelle des femmes et sur le corps, a de tout temps été dévolu à des imams et exégèses hommes. “Les femmes pratiquantes, dit le responsable du projet, n’osent pas poser de questions sur la vie intime du couple car leur interlocuteur religieux est toujours un homme. Avec des femmes en face d’elles pour leur répondre, elles pourront parler librement de certains sujets difficiles à évoquer avec leurs maris et même leurs amies”. Le rôle des morchidates ressemblera parfois, à bien des égards, à celui de l’éducatrice sexuelle et à celui de l’assistante sociale, d’où son interaction avec le social et son implication dans la vie des citoyens. Opérationnelles en avril 2006, les morchidates seront sollicitées “pour des actions effectives au sein de la population et nous avons déjà prévu, entre autres, de les faire participer aux campagnes d’alphabétisation des populations”, explique Ahmed Abbadi.

Le profil des morchidates est très diversifié : les soixante étudiantes proviennent d’horizons universitaires divers, allant des licenciées en droit, en biologie, en passant par les langues étrangères et jusqu’en géologie, avec cependant une prédominance des étudiantes issues des départements d’études islamiques marocains. Des femmes qui rassurent quand on les rencontre et qui parlent un langage prudent, raisonnable, sans fioritures. Dans les enceintes du Conseil des oulémas de Rabat, où se déroulent les cours, Souad Achetib, professeur chargée de la matière “fiqh al nisae”, explique que “la formation des morchidates, étalée sur douze mois, est polyvalente et se caractérise par son ouverture sur d’autres disciplines modernes”. Etude du Code de la famille, psychologie, sociologie, étude comparative des religions et aussi méthodologies de recherche, langues étrangères, analyse du discours, communication, informatique et histoire contemporaine. Les étudiantes “sont sanctionnées par des examens, précise Souad Achetib, comme dans n’importe quelle faculté”. A trente ans, l’étudiante Leila Fares vient de Mohammedia pour trouver l’Islam “véridique”. “C’est l’objectif de la formation qui m’a fait venir, confie-t-elle, et le contact avec les gens pour nous rapprocher ensemble d’un islam tolérant et humain”. Pour elle, “la science est l’essentiel” et “il faut créer dans la société des occasions de débat sur les affaires de l’Islam pour empêcher les abus”. Khadija Sijardine, trente-cinq ans, s’intéresse aux philosophies depuis de nombreuses années : “Il faut sortir la religion de sa sphère isolée et la rendre plus spirituelle pour la majorité des gens”. Mais de quelle religion parlent ces femmes ? “Religion de communication, de liberté, d’indépendance idéologique, de disponibilité et finalement d’amour”, pense l’étudiante. C’est une conviction que partagent d’autres futures morchidates comme Salha Safine, trente-huit ans, une géologue qui veut “reconstruire le Maroc” du juste milieu. Elle a longtemps attendu de “pouvoir être utile aux gens et faire du bien autour” d’elle et sait qu’elle sera “désormais près des humbles et des nécessiteux”. Quant à Souad Blaïach, trente-trois ans, une licenciée en droit très active auparavant dans la vie associative, elle “veut instaurer une dynamique nouvelle dans la famille marocaine et notamment auprès des mères désemparées”. L’étudiante parle du bonheur social comme de quelque chose de très accessible et rêve, avec ses autres compagnes, d’un Maroc juste et modéré. Zineb Haïdara, trente-six ans, a un intérêt particulier pour la condition faite à la femme dans son pays. Elle dit “chercher un engagement dans la vie sociale pour trouver des réponses” et pense que “l’homme et la femme sont complémentaires”. Pour elle, l’objectif est d’atteindre la parité homme - femme et vivre dans la tolérance et l’ouverture. Et l’enseignante Souad Achetib de se demander : “Pourquoi les mosquées ont-elles gardé si longtemps leur porte close ? Elles doivent s’ouvrir aux femmes et leur permettre d’aider toutes celles qui ont besoin de soutien moral, spirituel ou autres. Nous ne sommes pas dans l’associatif, mais c’est tout comme, car l’objectif des morchidates est de communiquer avec la société”. Communiquer avec un langage nouveau, adapté et une vision plus concrète des besoins de la société. Communiquer aussi en approchant les familles dans les quartiers, les mères et leurs problèmes, loin du verbiage théorique déconnecté de notre réalité et loin des diktats importés de pays lointains qui confondent les particularités de notre société avec la leur. Les femmes ne doivent pas être exclues du champ religieux : “Elles sont sollicitées de par leurs responsabilités familiales et civiques au sein de la société”, dit l’enseignante.

Avec la première promotion de 2006, un tournant décisif est lancé dans la réorganisation du champ religieux au Maroc et cette fois-ci encore, un pan du patriarcat, très symbolique en l’occurrence, peut tomber sous l’impulsion des femmes. La liberté conquise ici n’est autre que celle d’aller à l’assaut de la citadelle paternelle pour y modifier le discours et la manière et y planter quelques fleurs et arbres d’espoir pour les autres femmes. “Les femmes ont un rôle évident à jouer et elles le savent, assure Zineb Haïdara. Elles sont garantes de l’éducation des enfants et de la bonne marche de la famille”. “Les femmes ont mené un combat permanent pour développer notre pays, dit Leila Fares. Aujourd’hui, nous voulons être présentes dans la sphère de la religion. Notre place est d’être proche des gens”. Une autre étudiante lance que “c’est une obligation de participer au débat de la société avec des idées généreuses et indulgentes” pour contrecarrer les extrémistes.

Autre objectif plus nuancé, moins visible : l’espace d’endoctrinement au sein même de la famille. Les femmes et les filles sont parfois soumis aux diktats des hommes, pères de famille ou frères zélés, et souffrent davantage des aléas du foyer déséquilibré et sans repères. Une triste réalité dans les quartiers périphériques des grandes villes et les petits patelins de l’arrière-pays où les femmes sont brimées sans être ménagées. Pour Souad Blaïach, “les femmes ont besoin des morchidates car elles sont sans défense et souvent analphabètes. Elles n’ont pas accès aux livres ni à l’information”. Les morchidates le savent et s’attendent à un terrain glissant, difficile, sans compassion. Mais pas de fausse note dans le projet, elles sont “conscientes des responsabilités” qu’elles auront à exercer dans la sphère sociale. C’est un chantier de longue haleine qui n’ira pas sans la mise en place d’une théologie entreprenante, adaptée aux choix de modernité et de démocratie sociale du royaume, de deux ou trois générations de morchidates et d’imams pétries de rationalisme et de pragmatisme, d’audace et de vision critique. Et de citer un verset de la sourate des Coalisés, fort instructeur selon elles de la place de la femme auprès de l’homme chez Dieu : “Les hommes et les femmes qui se résignent, les hommes et les femmes qui croient, les hommes et les femmes pieuses, les hommes et les femmes justes, les hommes et les femmes qui supportent tout avec patience, les hommes et les femmes humbles, les hommes et les femmes qui font l'aumône, les hommes et les femmes qui observent le jeûne, les hommes et les femmes chastes, les hommes et les femmes qui se souviennent de Dieu, tous obtiendront le pardon de Dieu et une récompense généreuse”.

Pour Mohamed Mahfoud, responsable pédagogique du cursus de formation : “C’est une mission importante pour notre pays et les idées qui y circulent, nous en mesurerons bientôt les résultats dans la société”. Il continue : “L’action est réfléchie, prise en main, menée dans les meilleures conditions” et il ajoute que notre pays “a besoin d’une génération dynamique de guides spirituels pour stopper les idées de tous bords et d’un souffle nouveau pour sortir de la morosité et reprendre le chemin de la réussite”.

Par Karim Serraj pour Femmes du Maroc

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