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Volonté

L’un de ces pionniers désargentés et âpres au gain, porte un nom très connu. Ahmed Akhannouch avait débarqué, comme n’importe quel inconnu attiré par Casablanca, en 1932. Avec quelques maigres économies et une volonté inébranlable de réussir, il n’innove pas, le sillon est creusé. Il ouvre sa première boutique de commerce de détail.
 

Tafraout, Tiznit et d’autres villages du Souss sont connus pour avoir donné ces petits commerçants au flair infaillible qui leur donnera un sens du “business” très développé. Nombre d’entre eux s’engagèrent ensuite dans le commerce de gros, que ce soit à Agadir, à Casablanca, à Paris ou ailleurs. Le gain facile, ils ne l’ont jamais connu.

Pour prospérer, la recette était faite de règles simples, mais dures : ils ouvraient leurs boutiques à l’aube, fermaient tard dans la nuit, consommaient peu, faisaient des économies et réinvestissaient leurs gains. Se serrer la ceinture était un réflexe nécessaire pour décoller. Certains d’entre eux, soucieux de ne pas dépenser un centime de manière injustifiée, dormaient dans leurs boutiques pour ne pas payer de loyer. Cela n’était pas rebutant pour des gens habitués aux rigueurs de la vie.

Résolution
Parmi ces commerçants typiques, Haj Ahmed Akhannouch se montrera comme l’un des plus méritants. Il développe ses activités et finit par posséder sept boutiques, dont certaines sont confiées en gérance à des proches. En 1943, il opère un retour à Agadir pour y fonder une entreprise de pêche et de conserverie.

Juste après, ne se contentant pas du commerce et de la pêche, il se lance dans les mines et plus particulièrement dans le marbre. Il décide alors de créer Somarbre, dont une partie de la production est destinée à l’export, entre autres, à destination de l’Italie.

En parallèle à cela, il était très connu pour ses intenses activités nationalistes contre le colonisateur dans la région du Sud. Il est vrai que pour un Soussi de cette époque, accepter la colonisation était une entorse à ses valeurs. Alors Ahmed Akhannouch était prêt à tous les sacrifices.

Son activisme militant lui vaudra d’être dépossédé de tous ses biens et d’être exilé dans une sombre prison de sa région natale. Il y passe cinq ans. Ses affaires n’ont pas résisté. Ruiné mais déterminé, après sa libération, il recommence à zéro.

Cette énergie, cette confiance en soi et cette résolution à ne pas baisser les bras n’était certainement pas chose courante. Il réussira à se relever. Reconverti dans le pétrole, il fonde la société Afriquia à Casablanca, avec un associé de sa région, Ahmed Wakrim. C’est la première société marocaine indépendante spécialisée dans la distribution des produits pétroliers.

Le risque est total mais le défi fabuleux, il frisait même l’inconscience. pourtant, très vite, il concurrence de front des géants mondiaux de la distribution des hydrocarbures, comme Shell, Mobil, Total et British Petrolum. Plutôt que de les affronter, il les contourne. Endurci par son séjour en prison et sa première faillite, il va jouer gros sans garantie de réussite. Il s’approvisionne auprès des Russes et sa première commande fut colossale : 200.000 tonnes de brut soviétique. Où les stocker ? Il ne sait pas.

Les infrastructures de stockage, il n’en possède pas. Alors il vend directement sa marchandise sur le port ! Au moins, pour une bonne partie. Mais, le développement de son affaire pétrolière nécessitait des équipements de stockage. Sans moyens importants, il rachète de la ferraille abandonnée par les Américains en 1942 et fait fabriquer par des ouvriers marocains ingénieux, des bacs hermétiques qui font office de citernes.

Simple, efficace et ingénieux. Son ascension dans le pétrole fut fulgurante. N’importe quel parvenu se serait mis au cigare et aux cocktails à sa place. Non. Haj Akhannouch restera un homme tempéré, simple et pieux.

Après cela, il se lancera dans le gaz et commencera par Marrakech où il construira une unité de stockage de gaz. La fameuse marque Butagaz bleue est née. En 1972, pour développer ses activités dans le gaz, il s’associe à ceux qu’il a concurrencés, l’américain Texaco et le français Elf dans les lubrifiants, et avec Union Carbide, un américain également, pour la création d’un centre de production d’oxygène. Cette alliance avec les Américains a donné naissance, en 1976, à la société Maghreb Oxygène.

C’est véritablement la fin d’une époque. Le petit commerçant mal chaussé, mal fagoté a haussé la fortune familiale du petit commerce à l’industrie. Un demi-siècle a passé. La “gestion de papa” est finie, les jeunes bergers qui ont connu la misère ont peiné pour éviter la disette à leurs enfants, conscients du handicap de l’ignorance et de la nécessité de s’inscrire dans l’économie moderne, ils ont fait faire les meilleures études à leurs enfants qui allaient avoir pour mission de piloter cette métamorphose profonde. Maghreb Oxygène, créée par Ahmed Akhannouch, sera ainsi introduite en bourse en 1999, par son fils et successeur, Aziz Akhannouch, quadragénaire.

Le passage de témoin de père en fils n’a pas été difficile.

Inconscience
Jeune, ouvert et cultivé, le fils Akhannouch a repris un groupe déjà en ascension. Mais, avec sa touche de manager imprégné des dernières techniques de management, il a su donner au groupe Afriquia devenu, depuis quelque temps, Akwa Group, un nouveau tournant stratégique.

Outre ces métiers classiques, les hydrocarbures et le gaz, dans lesquels le groupe s’est lancé au départ, Aziz Akhannouch a investi de nouveaux métiers, nouvelles technologies de l’information, médias et télécommunications. Partenariats stratégiques avec des étrangers, ouverture de capital de certaines filiales du groupe et lancement de campagnes agressives de communication, ce sont là les grands axes de la stratégie du fils. Les fruits ne se font pas attendre, ils donnent naissance à un empire des plus importants de l’économie marocaine.

La consécration est au bout de ces 60 années de labeur acharné, toute une époque qui donnera naissance à un autre “entrepreneur” notoire qui édifiera un empire de même ampleur.

Construit par Haj Mohamed Amhal, de la même génération que Haj Ahmed Akhennouch, il s’agit du groupe Amhal, qui a émané d’une société de distribution de produits pétroliers, Somepi, créée dans les années 40. Qui aurait misé sur cette enseigne à l’époque ? Un produit moderne, le carburant, venait d’être investi par des jeunes nés dans les montagnes et qui avaient une forte dose d’insolence. Le parcours de Haj Mohamed Amhal s’apparente à celui d’un combattant au profil réservé mais à la détermination implacable.

Parti également de rien, dans des conditions très difficiles marquées par la répression coloniale, Haj Mohamed Amhal a réussi à établir sa réputation d’homme d’affaires honnête, sérieux et travailleur. Sa société, Somepi, est devenue en l’espace de quelques années un groupe pétrolier qui rivalise avec les plus grandes multinationales présentes dans le secteur.

Encore une fois, la gestion traditionnelle sera un frein au développement des affaires. Au décès de Haj Amhal, son fils, Mustapha Amhal, dirigera le groupe. Repris en main par une autre génération, l’empire doit absolument se mettre à l’heure de l’économie moderne.

Commençant par un groupe exclusivement pétrolier, Somepi, il est maintenant présent dans plusieurs secteurs, notamment l’agroalimentaire. En quelques années, la transformation a réussi. Pétrole, boissons gazeuses, lessives. Que de chemin parcouru depuis l’enfance de Haj Amhal dans les montagnes rôties par un soleil implacable.

De tous les hommes d’affaires berbères, Haj Omar, “Ness Blassa”, surnommé ainsi en raison de sa petite taille, originaire d’Essaouira, est celui qui a eu le trajet le plus singulier, mais aussi le plus dramatique. Son parcours commercial est somme toute réussi.

Malheureusement, Ness Blassa sera mis sur la paille par les retards de paiement par l’Etat de sommes colossales qui lui étaient dues. Spécialisé dans les travaux publics et le bâtiment, Haj Omar était le premier investisseur marocain, et probablement du monde arabe, à investir en Afrique.

Il y a construit des autoroutes et des immeubles pour le compte de différents Etats africains et d’entreprises implantées en Afrique. Mais ses difficultés financières tournèrent un jour en cessation de paiement et précipitèrent l’effondrement de son empire. Ruiné, Haj Omar est frappé par une crise cardiaque. Il en meurt.

Principes
Ces trois figures de l’économie soussie sont devenues légendaires, et comme on l’a vu pour Haj Omar, il n’y eut pas que des success-stories. Quand Haj Omar décède, c’est Haj Lotfi, lui aussi originaire d’Essaouira, qui prend la relève, fonde une entreprise de bâtiment et décroche de nombreux marchés publics.

Il prospère d’abord comme son prédécesseur, Haj Omar, mais, lui aussi, connaît bientôt des difficultés financières. Ses affaires tournent mal car le secteur du bâtiment est en crise. Haj Lotfi, à la différence de ses homologues, se lancera aussi dans la politique. Il est même élu député sur une liste de l’Union Constitutionnelle.

Un autre “capitaliste” à l’ancienne mode fera, lui, de l’action sociale bien avant l’heure. Ainsi, Haj Ait Menna originaire de Demnat, mort il y a deux ans “était un parrain pour la ville de Mohammedia”, lance, ému, un homme qui a travaillé avec lui pendant plusieurs années. Philanthrope et homme de cœur, “il participait chaque année, en personne, à la distribution des moutons pendant la fête d’El Aid Adha aux personnes les plus démunies”, témoigne ce proche.

Côté affaires, il a vite prospéré. Associé à Haj Salah Kaboud, lui aussi originaire de la région de Demnat, il a monté un empire qui a pris ses racines dans le bâtiment et les travaux publics, mais qui s’est diversifié vers plusieurs autres activités commerciales et industrielles.

Comme tous ses congénères, Aït Menna est sorti de la gêne et s’est montré ambitieux. Il aurait pu se contenter, comme tant d’autres, du statut de simple ouvrier dans une entreprise de bâtiment, mais il en est devenu le patron adulé, connu pour ses valeurs et ses principes patriotiques.

Ce rapport aux traditions et au pays est une marque de fabrique. Les Soussi, particulièrement les Ammeln et les habitants de l’Oasis de Tafraout, ont tous reproduit avec des matériaux modernes le ksar ancestral. Quand ils reviennent au pays pour une fête, ils portent beau, se rendent cérémonieusement à la prière du vendredi. Ils font largement l’aumône, ils n’aiment pas la paresse, les bavardages inutiles, ils sont affectueux, mais sévères.

Au milieu des amandiers et des palmiers, des villas pas toujours d’un goût sûr, témoignent de leur résolution de ne jamais oublier “le pays”. C’est à cette école qu’ont été leurs héritiers.

Mais Casablanca est un monstre, elle a avalé tant de jeunes inconscients venus y chercher fortune. L’éducation des enfants, même quand ils sont inscrits dans des écoles modernes, n’a cependant pas changé.

Honnêteté, persévérance et travail acharné sont des valeurs qui traversent les générations. Les Soussis de l’ancien temps étaient naturellement pieux, attachés à leurs traditions, capables de souffrir mille morts à Casablanca mais revenus au pays, ils marquent leur réussite par une conduite exemplaire et une tenue irréprochable.

Relève
Le commerce est sacré, où que l’on soit et quel que soit le secteur choisi, il n’est pas question d’échouer. Et la sagesse des anciens tient de lieu de référence morale. Ainsi, au cœur du célèbre quartier commercial Derb Omar à Casablanca, depuis les années 30, un homme a brillé par sa sagesse et la maîtrise de soi.

Haj Hassan Raji, originaire lui aussi de la ville de Tafraout, était connu pour avoir été un “grand sage” de Derb Omar. Il réglait tous les problèmes des commerçants, même les plus difficiles, pour préserver la bonne réputation de ce quartier économique mythique. Il s’était d’abord lancé dans le commerce du thé importé et distribué à travers tout le territoire national. Par la suite, il s’est lancé dans l’immobilier, l’industrie et l’agriculture.

Le relais sera transmis vers la fin des années 80. À ce moment-là, ce sont ses fils qui reprendront la gestion du groupe. Son fils, Hamid, a créé une société pour son compte, Midonégoce, qui a récemment lancé la célèbre marque de thé, Soltane, devenue le filon du groupe.

Meknès, ville impériale, a aussi eu droit à son “capitaliste méridional”. C’est là que s’est installé Haj Messaoud Agouzzal, très connu au Maroc pour l’huile d’olive “Bab Mansour”.

Parti de rien, comme les autres, et peut-être encore moins instruit que les autres, Haj Agouzzal était marchand ambulant, il vendait de l’huile d’olive qu’il mettait lui-même en bouteilles. “Il faisait du porte-à-porte avec un âne”, témoigne un de ses proches. Son ascension dans les affaires s’est réalisée grâce à son développement dans un secteur alors très porteur, l’huile.

Il fondera ainsi, “Les Huileries de Meknès”, puis, plus tard, “Les Moulins de Zerhoun”. Petit à petit, il renforce son groupe en rachetant, dans le cadre de la “marocanisation”, plusieurs sociétés, “Les Tanneries de Meknès” en 1973, Chimicolor ensuite et Chimilabo en 1986.Une autre société, Caplam, est venue consolider ce groupe qui n’a pas tardé à devenir un “trust”. Vite le nom d’Aggouzal a traversé les frontières nationales.

Mais quand le moment de la relève est venu, ses enfants, au nombre de 6, ont repris la gestion des affaires d’une manière qui ôte au groupe son rayonnement originel. Certains parlent même d’un déclin imputé à la bataille à la laquelle se livrent les héritiers de Messaoud Agouzzal, aujourd’hui âgé de 76 ans. Sa mort pourrait être annonciatrice d’un éclatement du groupe.

Mais la vraie débâcle frappera un autre homme d’affaires soussi, Haj Oulhousse. Il avait prospéré, lui, dans la fabrication de théières. Il avait vite fait fortune.


L’invasion du marché marocain par des marques étrangères de théières n’a pas laissé beaucoup de chances à la prospérité du groupe. D’autres noms, mythiques ou à peine connus, apparaissent dans l’histoire du capitalisme amazigh.


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