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Partie 3 : La formation comme levier pour passer d’une économie de subsistance à une économie créatrice de richesse

Richard Walter 

En Afrique sub-saharienne, 95% des compétences de l’économie nationale sont produites par l’informel, via la formation sur le tas. Seuls 2 à 6% des individus ont eu accès à l’enseignement et la formation techniques et professionnels (EFTP). L’EFTP bénéficie lui-même de 2 à 6% des dépenses publiques d’enseignement.

 

Les niveaux de compétence sont variés selon secteur de l’informel. Le niveau général d’éducation est plutôt poussé dans la construction, moins dans les services ou le commerce.

Cependant, le secteur informel concerne des jeunes déscolarisés, majoritairement. Cela concerne 1.5-2M des jeunes marocains de 12-13 ans, auquel il faut donc fournir une formation minimale.

Cependant, il faut lutter prioritairement contre le phénomène de déscolarisation, sans pour autant nuire à la « pré-professionalisation ».

 

Enfin, pour tous ceux qui sont déjà employés par le secteur informel, il s’agit d’améliorer les compétences pour hausser le niveau de production/services. Notamment pour accéder au marché international, à l’exportation.

Comment étendre la formation continue au secteur informel ? Aujourd’hui, souvent, les seules formations professionalisantes dispensées le sont par les organismes de micro-crédit.

 

 

10 recommandations pour redynamiser le secteur informel par la formation :  

 

-          Etendre la formation professionnelle, l’accompagner, en élargir l’accès

-          Moderniser les formations actuelles, notamment les formations artisanales traditionnelles afin d’introduire des notions de management et de création et les amener à l’entreprenariat

-          Favoriser le partage des connaissances : aujourd’hui, celui-ci est bloqué du fait de l’importance et la virulence de la concurrence

-          Se donner les moyens pour passer de la formation à l’insertion professionnelle. Il faut en avoir les soucis et les moyens pour aller vers l’emploi indépendant

-          Mettre en place des outils de pré-professionnalisation axés sur les jeunes (avant même 12 ans)

-          Mettre en place des outils de financement pérennes. A l’heure actuelle au Maroc, 70% de la taxe professionnelle revient à OFPPT et non à la formation des employés

-          Valoriser le rôle des syndicats professionnels, puissants dans certains domaines comme le textile (ex textile) : il faut renforcer et impliquer ceux-ci dans la définition de la politique des compétences. Et ce, jusqu’à l’évaluation des contenus de formations, auxquels l’Etat ne doit pas être le seul contributeur

-          Transformer les actifs du secteur en acteurs de leur propre formation. En ceci, s’inspirer du modèle éthiopien qui a fait de ses « modern farmers », ses « copy farmers ». Souvent, les acteurs de la profession sont plus efficaces que professionnels de la formation

-          Donner une place aux jeunes dans le débat sur la professionnalisation et l’insertion, les interroger sur leurs besoins et sur leurs visions de l’itinéraire professionnel.

-          Elever le niveau éducatif, quoiqu’il arrive.

 

Dans le cadre de la démarche marocaine, il convient en plus de se focaliser d’abord sur la  professionalisation des secteurs « porteurs » (au sens du Plan Emergence). Ainsi, les efforts déjà consentis ont fait augmenter de 100% l’apprentissage entre 2006 et 2008. L’Etat commence à prendre la mesure des problèmes

 

Toutefois, le défi est important. Il s’agit de :

-          Améliorer radicalement le niveau de scolarisation et sa qualité. Les objectifs du millénaire ont abouti à une amélioration du taux de scolarisation faite aux dépens de la qualité d’enseignement. Ainsi, le taux d’encadrement est passé de 1 professeur pour 35 élèves à 1 professeur pour 70 dans les dernières années.

-          Ouvrir les dispositifs de formation alternée aux jeunes non scolarisés et/ou non employés

-          Former les jeunes à la création d’activité. Il y a un réel problème de motivation des jeunes, une absence de culture de l’entreprise, de l’investissement personnel, noté par toutes les associations de micro-crédit

-          Reconnaître le secteur informel et y injecter les compétences nécessaires.

 

Et les jeunes des Grandes Ecoles ?

 

Points forts

-          Capacités scientifiques, techniques, managements

-          Capacité d’évaluation des prospectives et des enjeux

-          Connaissances de l’espace économique européen – international – et vécu en temps réel de la crise

-          Capacité de réflexion solidaire sur un avenir commun

 

Points faibles

-          Incertitudes sur les choix professionnels, les itinéraires,  sur les réponses à apporter aux défis du pays

-          Carence de formation sur les dynamiques de développement

-          Distance par rapport aux enjeux du pays

 

Quel apport les jeunes des Grandes Ecoles peuvent-ils avoir ?

Un exemple : Besoins de l’artisanat, notés par ses acteurs :

-          Recherche et développement

-          Amélioration de la production, adaptation aux besoins et aux goûts internationaux, modernisation des outils de production

-          Préservation et sauvegarde du patrimoine

-          Promotion de l’entreprenariat

-          Formation de cadres supérieurs de l’artisanat

 

 

 

Partie 4 : Ouverture du débat 

 

 

Mehdi Kaoukabi, étudiant, Ponts et Chaussées : Peut-il y avoir un contrôle réglementaire de l’Etat, notamment au niveau des mesures d’hygiène et de sécurité ? Enjeu particulièrement crucial pour tout ce qui touche à l’alimentaire...

 

Rajaa Mejjati Alami : Un des effets de la précarisation de l’informel. La grande majorité des acteurs est très réceptive à des réglementations d’hygiène et de sécurité.

Quoiqu’il en soit, il faut des réglementations strictes, valables pour tous, et se donner les moyens de les appliquer sans distinction (entre formel et informel)

 

Richard Walter : Il ne suffit pas de définir la réglementation (notamment de la qualité de production) sans réfléchir à l’infrastructure nécessaire pour la mettre en œuvre. Ex : Alimentation : respect de la chaîne du froid implique un investissement technique.

 

Othman Chami, ingénieur : le système fiscal est-il adapté au secteur informel ? Est-il adapté à une formalisation de l’informel ? Peut-on envisager un système fiscal parallèle

 

RMA : Il est envisageable dans certains domaines d’avoir des réglementations à deux vitesses.

Des distinctions peuvent être faites dans certains domaines : notamment en fiscalité, en droit du travail (salaire minimal non adapté à la variabilité du salariat, nuit à sa formalisation), mais non sur les règlementations de sécurité.

 

RW : Pas assez de réflexion sur la transition entre micro-entreprise à la petite entreprise. Exemple : pas de règle évidente d’évaluation du capital

 

Etudiant à Polytechnique : Contradiction entre absence de culture d’entreprenariat et la vivacité de la création d’entreprises informelles

 

RMA : En absence de formation, difficile de faire apparaître des comportements entrepreneuriaux, cela se construit.

Les formations des 13 associations de micro-crédit est insuffisant, lapidaire, lacunaire, manque de suivi. C’est donc à l’Etat d’assurer ces formations, opportunité notamment pour renforcer les compétences dans l’informel et prendre ainsi pleinement son rôle au lieu de l’abandonner aux associations.

Cela, encore, n’est pas suffisant : rôle des réseaux, par exemple.

 

RW :

Il s’agit de deux logiques différences : dans l’informel, il y a souvent un partage d’activités existantes vs logique entreprenariat : s’installer et créer une activité. Donc une capacité d’innovation. Je ne veux pas vous contredire, Madame, mais les associations, la société civile sont souvent plus proches des personnes formées que les pouvoirs publics (encore trop dans la culture des diplômes, des formations rigides, qu’il faut faire évoluer).

 

RMA : Toutefois l’apport des associations doit être consolidé et accompagné par les pouvoirs publics.

L’Etat doit avoir, à tous les niveaux, un rôle d’accompagnement

 

Mahdi Mhamdi, étudiant à Polytechnique : Nous avons une tendance à diaboliser l’informel. N’est-ce pas justifié par sa tertiarisation, moins créateur de richesses ? Les réglementations draconiennes ne risquent-elles pas de l’étouffer

Peut-on avoir également plus de détails sur l’initiative Moukawalati ?

 

RMA : L’initiative Moukawalati est limitée, de même que le crédit « Jeunes promoteurs ». Il ne sert à rien de distribuer des crédits s’il n’y a pas derrière d’accompagnement via la formation et la recherche des débouchés.

Mais d’autres initiatives se mettent en place : par exemple, la prise en charge et l’accompagnement  par l’ONE de tout un secteur de la menuiserie.

Echec également des initiatives de répression : une réglementation draconienne n’aboutit qu’à déplacer les initiatives informelles d’un secteur vers un autre. Il faut aider l’informel pour lui donner les moyens de devenir formel.

 

RW : Il faut définir une stratégie économique globale intégrant le secteur informel afin de rendre le productif, et d’amener les investissements.

 

Youssef Ahizoune, étudiant à Dauphine : Les stratégies globales : cela reste des généralités. S’il fallait demain occuper un poste de responsabilité, que feriez-vous ?

 

RW : L’économie se dynamise par des politiques de proximité : connaître les acteurs locaux et leur donner davantage de responsabilité pour mieux connaître le secteur et pouvoir agir sur celui-ci. Deuxième chose : Rencontrer les branches professionnelles. Réfléchir de manière sectorielle à la stratégie : que faut-il aujourd’hui pour conquérir les marchés, quels sont les critères, comment faut-il y investir ? Notamment pour accéder aux marchés internationaux.

 

RMA : Nous sommes plus des agitateurs d’idées, mais s’il fallait jouer le jeu.

D’abord, il faut corriger certaines de nos mesures. Le micro-crédit est l’une des mesures les plus importantes de lutte contre la pauvreté : certains investissements ont été inadaptés, déviés, peuvent créer des phénomènes d’endettement massif liés à des taux atteignant 30 à 40%.

Créer des interfaces au niveau local est tout à fait vital, mais il faut leur en donner les moyens.

Il faut également faire évoluer les mentalités : il est inadmissible que la formation aux femmes soit limitée à la couture : il faut venir à bout des ségrégations.

 

Jeune fille, Etudiante : Le secteur informel : cela arrange tout le monde, aussi bien pour l’emploi domestique ou l’artisanat ?

 

RW : C’est vrai que beaucoup de gens profitent du secteur informel. Ceci dit, il y a un rôle traditionnel de cette économie qui participe du lien social. Il faut pouvoir en augmenter la qualité et la productivité : il faut en faire monter le niveau économique.

 

RMA : L’Etat y trouve son compte car le secteur crée de l’emploi et des richesses. De toute façon, l’Etat est incapable d’assurer des revenus, des formations et des emplois pour tout le monde.

Pour aller plus loin

La formation en secteur, note de problématique
Par Richard WALTHER Expert auprès du département de la Recherche de l’AFD-Mars 2006
<Télécharger le document de travail>
Le secteur Informel en Afrique, une croissance qui n'est pas forcement signe de marginalisation

Taxis collectifs au Maroc
Par Hicham Bennani Tel quel n° 342

 

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