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eau_touareg1.jpg Sur le plan littéraire prospéra également, à côté d’une littérature savante, en arabe classique, un riche patrimoine oral millénaire en dialectal, notamment dans le registre de la poésie populaire dont l’un des fleurons est le Zajal.
Né en Andalousie aux alentours du XIe siècle, le Zajal gagna l’ensemble du monde arabe et passa de l’oralité à l’écriture à travers les siècles, inspirant de nombreux artistes dont le grand parolier et homme de théâtre Ahmed Tayeb Laâlaj.
Toujours dans la catégorie du parler dialectal et de ses productions poétiques, loin des structures traditionnelles, comment ne pas évoquer le Melhoun, d’origine bédouine dont l’un des dignes représentants au XXe siècle est Hajj Houcine Toulali.
Deux exemples qui démontrent comment des genres littéraires en dialectal se sont imposés comme patrimoine culturel jouissant de tous les honneurs et comme témoignages pour ceux qui veulent reléguer le dialectal dans la catégorie triviale si ce n’est à jouer la victimisation.

Le théâtre populaire en arabe dialectal était quant à lui une institution, en l’honneur pendant les fêtes saisonnières. Même des genres plus austères et plus solennels comme les Khitba ou les correspondances officielles privilégièrent l’usage d’une langue souple et pratique.

Il n’y avait que les fidèles puristes pour cultiver, au milieu de soubresauts conservateurs, une langue rigide et conventionnelle au point d’en devenir anachronique et de rebuter les masses.

Cet équilibre perdura sans heurts toutefois, jusqu’à l’introduction dans le tissu social et culturel de la langue française pendant l’ère coloniale. Il en résulta quelques exacerbations identitaires devant les risques d’acculturation provoqués par le phénomène de francisation, de même que les craintes quant aux menaces du «Dahir berbère» ou l’interdiction de certaines formes d’expressions populaires comme les spectacles.

Devant cette intrusion dominante, l’école coranique fut propulsée en avant, et la Qaraouiyin, berceau du nationalisme, objet de tous les soins. Avec l’Indépendance, fruit du combat de tout un peuple et de son Roi, le parti de l’Istiqlal se fit le chantre incontesté de l’arabisation. L’arabe classique devient ainsi la langue officielle de l’administration. L’art et la culture s’officialisent peu à peu. Les productions poétiques nationalistes sont à l’honneur, en Fosha, dans un genre orienté naturellement vers l’Orient.

En même temps, de mythiques groupes de musique comme Nass El Ghiwane ont réussi à ranimer le fond culturel marocain dans les années 70, en plongeant dans le parfum du terroir pour puiser une poésie rurale et urbaine, incisive et mélodieuse, moderne et authentique. En 1973, c’est l’année de l’arabisation imposée aux masses, en réaction de l’élite à la langue de l’ex-colonisateur. Outre que cette expérience reste mal menée dans son ensemble, elle a le tort de s’accrocher à une conception jacobine de l’Etat avec sa centralisation linguistique extrême.
Plusieurs spécialistes de la question dénoncent les effets pervers de cette arabisation qui a creusé un hiatus encore plus profond entre les différents groupes socioculturels. Le souci de se sentir appartenir à la nation arabe ne doit pas, en plus, nous faire oublier nos spécificités marocaines.

Le professeur Ahmed Moâtassim décortique quant à lui ce «bilinguise officiel» et s’en explique dans ces termes: «Bien que l’arabe soit proclamé langue officielle par la Constitution, une attitude, non moins officielle, entretient un bilinguisme arabo-français de fait dont la domination francophone paraît incontestable. Ce «bilinguisme» semble avoir pour support, outre une bourgeoisie urbaine minoritaire mais influente, tout un appareil étatique, produits d’un système éducatif qui n’a pas encore trouvé son équilibre». De cet état de fait, s’est fait ressentir également un lent processus de marginalisation de la culture berbère, débouchant sur des revendications, énoncées depuis les années 60.

Mais il a fallu attendre 1991 pour assister à la naissance de la Charte d’Agadir qui constitue le premier document collectif présentant les revendications culturelles et linguistiques des Berbères, avec à la clef, la proposition d’une modification constitutionnelle relative au statut de la langue amazigh aux côtés de l’arabe. 
Dans un discours historique, le roi Mohammed VI évoque «notre identité amazigh et arabe», tandis que le professeur Mohamed Chafik publie le Manifeste amazigh, suivi par la fondation de l’Institut royal de la culture amazigh par Dahir.

Aux côtés de toutes ces revendications légitimes sont apparues ça et là, loin de toute pensée monolithique, des crispations identitaires. Certaines cultivent, en effet, une vision victimaire et véhiculent les pires clichés d’un peuple «sans terre», colonisé par les Arabes, humilié et privé de l’expression de sa culture et de sa langue. Sans entrer dans les détails scabreux de ces divagations, rappelons, pour rester dans notre thématique, qu’une nation comme la France, classée dans les premières loges en matière des droits de l’Homme proclame dans l’article 2 de sa Constitution que «La langue de la République est le français» que ce soit en Hexagone ou Outre-Mer. Cette vision ultra-jacobine doit, certes, s’adoucir sous nos cieux dans le sens de la promotion de la diversité linguistique, tout en veillant à ne pas se laisser déborder par tous les particularismes, au risque de se retrouver dans une véritable Tour de Babel.

Ajoutons dans ce sens, l’émergence d’une nouvelle vague darijiste laquelle reste parfaitement revivifiante dans le cadre de la production artistique et culturelle avec son phénomène «Nayda» et sa salutaire et créative Movida à la marocaine. Mais, elle peut aussi se révéler anti-pédagogique, telle qu’elle est employée par une certaine presse darijophone qui se plaît à écorcher l’arabe, là où il s’agit de trouver une harmonie, fruit d’une réflexion stratégique autour d’un projet culturel et social constructif.

Quant aux chantres de la darija à l’école, ils ne peuvent ignorer les disparités linguistiques entre les régions, ni faire l’impasse sur les risques de la création sur le long terme de grave fracture à l’intérieur du pays et avec le reste des nations arabes.

Certains comme Michel Qitout vont jusqu’à privilégier la graphie latine, plus apte à transcrire le dialectal, évoquant les «aberrations de transcription de l’arabe dialectal en graphie arabe»!!!

C’est dire nos craintes devant l’émergence de professeurs tournesols, lançant des expériences farfelues autour de questions graves. C’est tenter, en somme, de trouver une voix d’équilibre entre ceux qui derrière la valorisation des cultures autochtones jouent le jeu du cloisonnement, ceux qui veulent déifier la langue arabe, oubliant le message universel de l’Islam et ceux qui bloquent sa modernisation au risque de la faire entrer de plain-pied dans la catégorie «langues mortes».


Le saviez-vous?

Dans le langage dialectal de la vie courante, nombreux, tel monsieur Jourdain, parlent berbère sans le savoir. Rien que dans le registre animalier, plusieurs disent Mech pour Qett, Fekroun pour Soulahfate ou Boufertoutou pour le papillon…
Par ailleurs, des mots et des expressions en dialectal méritent qu’on y médite un peu plus. Combien savent que Qartaj, signifiant étrangler, vient des Carthaginois, introducteurs du sabre!
Qarbala désigne une grande débâcle et fait référence à la fameuse bataille de Kerbela en Orient.
Zoghbi (El Koâbi) indique l’état d’un malchanceux et évoque la tribu des Zoghba Ibn Kaâb qui a vécu ses splendeurs et ses décadences au Maghreb.
Louwwat est l’action de papillonner (par glissement de sens, batifoler), rappelant la tournée de la tribu Louwwata depuis la Libye.
Tzaârit, enfin est un verbe de mobilité qui entre dans la composition du nom de la tribu Zaêr connue pour ses vastes pérégrinations…


Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur
www.leconomiste.com
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