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al-kindi2.jpg Origines. Qui est qui ?

Difficile d’être exhaustif sur les familles chorfas, d’autant que l’authenticité du titre est parfois incertaine. Mais quelques définitions permettraient de clarifier cet embrouillamini généalogique.

Ahl Al bayt. Avant les Omeyyades, on appelait "Ahl Al Bayt" tout descendant de la grande famille du prophète, dont son oncle Abbas ou encore la fille d’Ali, Zaynab (sœur de Hassan et Housseïn). La version des chiites, dits zaïdites, ayant prévalu, seuls les descendants des jumeaux mâles, Hassan et Housseïn, ont eu droit de cité. Idris Ier était justement un zaïdite. Résultat, son interprétation restrictive l’a remporté au Maroc.

Housseïnides. Les descendants de Housseïn, le martyr de Karbala, sont plutôt rares au Maroc. Il s’agit à la base des Sqalli (venus de Sicile), Tahiri et M’seffer, initialement installés à Sebta puis à Fès mais aussi à Tadla.

Hassanides. Les descendants de Hassan, le fils conciliant qui avait abandonné le pouvoir aux Omeyyades, moyennant une pension confortable, sont les plus nombreux. Il s’agit de trois sous branches (Qadiri, Idrissi et Alaoui) qui ont donné lieu plus tard à plusieurs familles, identifiées soit par des noms à part, des noms doubles ou des patronymes.

Qadiriyyin. Venus de Bagdad, les descendants de Moulay Abdelkader Jilani se sont installés initialement à Oujda. L’Émir algérien Abdelkader en fait partie. Aujourd’hui, la tariqa Boutchichiyya leur donne une aura surdimensionnée.

Idrissiyyin. Ils ont essaimé, depuis leur capitale (Fès), dans tout le territoire. À la base de cette diaspora interne, les fils de Idriss II qui ont partagé le territoire entre eux : El Kacem (Tanger, Sebta), Omar (Le Rif ou pays des ghomara), Daoud (Taza, Miknassa, Basse Moulouya et Est du Royaume), Abdallah (le Souss, Aghmat, N’fis), Yahia (Asilah et Larache), Aissa (Salé, Azemmour, Tamesna), Hamza (Oualili et région). Les familles chorfa les plus réputées descendants de la première dynastie, sont les Jouti, Amrani, Alami, Ouazzani, Kettani, Debagh etc. Pourchassés depuis le 11ème siècle par Moussa Bnou Abi Al Afia, les Idrissides ont longtemps caché leur identité, ce qui créera plus tard beaucoup de confusion entre vrais et faux idrissides.

Alaouiyyin. Basés à l’origine à Sijelmassa, on en compterait actuellement, dynastie régnante oblige, quelque 1.500.000. Mis à part les chorfa du sérail, il est difficile de les identifier par leur lieu d’origine (Tafilalet) ni de les reconnaître par leur nom. D’ailleurs les Filala en sont une branche distincte. Plusieurs portent, en guise d’identité, un patronyme (Mohammedi, Belghiti, Ismaïli, Abdellaoui, Soulaïmani, etc). Qui est charif et qui ne l’est pas ? Difficile à savoir. Les Alaouites sont juge et partie, dans l’histoire.


Les chorfas mènent la danse

S’il y a un privilège que le monarque daigne partager avec ses sujets, c’est bien l'ascendance chérifienne (avérée ou fabriquée). Si cette distinction de sang a eu longue vie au Maroc, c’est bien parce qu’elle légitime le pouvoir, donne un fonds de commerce à des super-sujets et cultive une religiosité populaire basique. Autopsie d’un legs féodal que
nous traînons encore.

Le chérifisme semble avoir de beaux jours devant lui. Lorsque le roi Mohammed VI est intronisé en 1999, il consacre, à peine un mois plus tard, sa première visite officielle au mausolée de Moulay Idriss Zerhoun. Normal, "les Idrissides ont toujours donné leur sceau aux rois". La formule, prétentieuse, cet intellectuel issu de la famille Alami, l’entend depuis sa plus tendre enfance. Vue du Palais, il s’agissait tout juste d’une tradition à préserver. Mais la tradition est observée à la lettre s’agissant des Idrissides. La preuve, dans sa restructuration du champ religieux, le pouvoir a réservé un traitement à part à la nidarat (délégation des habous) de Moulay Idriss.

Elle est la seule à garder ses fonctions archaïques dans le nouvel organigramme du ministère de tutelle. Le geste est symbolique mais il n’est pas unique. A Sijelmassa, chef-lieu des Alaouites, les chorfa apparentés à la famille royale ne sont pas en reste. Depuis l’arrivée du nouveau roi, le gouverneur local a eu pour tâche de mettre sur pied une université itinérante pour ressusciter le mausolée de Moulay Ali Chérif, leur ancêtre. "Tout cela est insuffisant pour parler de continuité eu égard aux chorfa, estime l’islamologue Mohamed Tozy. Le fait d’éliminer le sérail, d’enlever à des Alaouites des privilèges hérités prouve que le pragmatisme prime aujourd’hui".

Pourtant, le ministère de l’Intérieur veille toujours à programmer des moussems de chorfa (réels ou fictifs) prisés socialement. Il continue à soutenir, en catimini, le journal, Annassab (le patronyme), publié depuis 1978 par la rabita des chorfa idrissides. Le cabinet royal, pour sa part, publie régulièrement des recueils de dahirs attestant de l’intérêt particulier qu’il porte à la frange des chorfa. Dans la rue, baromètre s’il en est de la société, on appelle toujours ch’rif, un quidam dont on veut attirer l’attention. Comme quoi, ironise l’historienne Halima Ferhat, "dans le royaume chérifien, on pourrait tous être des chorfa". Derrière l’anecdote, se cache une histoire tumultueuse, où le titre de chérif a tantôt été hérité, tantôt fabriqué mais largement sollicité. Flash back.

Une mythologie importée
A la fin du IXème siècle, l’islam conquérant est relayé par les premiers sultans, Idriss père et fils. D’obédience plutôt chiite, ces derniers transposent au Maghreb une polémique orientale, sur la primauté d’Ali sur Mohammed. Ils appellent leur capitale, Al Aliya. "En référence au gendre du prophète et non à la colline qui surplombait Oualili", expliquent les historiographes. Ils vont même jusqu’à graver le nom d’Ali sur la monnaie idrisside.

Les premiers chérifs, forts de leur appartenance à Ahl Al Bayt, commencent à faire de l’ombre aux fuqaha munis tout juste de leur savoir pour parler au nom de l’islam. Dans une société orale, grégaire, l’argument du nassab ne laisse pas indifférent mais suscite des résistances au passage. En 925, un certain Moussa Ibn Abil’afia, chef de tribu devenu émir dans le nord, chasse les chorfa idrissides de son territoire. Ils se réfugieront, alors, à Jbel Laalam et Melilla.

Durant un long intermède, les chorfa se cachent, dissimulent leur identité mais distillent au sein de la société une croyance superstitieuse, vénérant les descendants du prophète. Lorsqu’au début du XIIème siècle, le père spirituel des almohades, Ibn Toumert, se réfugie à Tinmel dans l’Atlas, il joue à fond le rôle du Mahdi (prophète pressenti). Ses ingrédients, 10 compagnons, à l’instar du prophète Mohammed. Leurs noms, d’origine berbère, sont remplacés par ceux des vaillants califes, Abou Bakr, Omar, Ali, Othmane, etc. Même Ibn Toumert serait un Amghar de l’Atlas, mais "la croyance populaire voulait que le Mahdi soit un chérif (arabe)", notent les historiens de l’époque. Durant le règne des Almohades, le mythe du mahdisme a été fortement cultivé. Preuve, encore perceptible aujourd’hui, l’ensemble des mosquées construites à l’époque (Koutoubia, Hassan) ont été mal orientées (plus au sud que la Mecque). On a longtemps cru à l’erreur, mais il s’est avéré plus tard (des traités l’attestent) que la qibla était orientée vers le tombeau du Mahdi. Comme s’il était un intercesseur entre la masse des croyants et Dieu.

Les Almohades, étant en somme des bigots, maintiennent l’exclusion des descendants du prophète, susceptibles de concurrencer leur mahdisme. Une fois la nouvelle dynastie établie, les chorfa cessent d’être au ban de la société. Lorsque Moulay Abdeslam Ibn Machich, chérif et saint vénéré, se distingue à Jbel Laâlam, la population locale n’a pas de mal à croire à ses prodiges. Elle a foi en sa force visionnaire (ru’ya) et croit à ses dons miraculeux (karama). En 1319, un fait inattendu, apparemment orchestré par le Makhzen, ravive la flamme du chérifisme. La dépouille d’Idriss Ier, mort quatre siècles plus tôt, est enfin découverte. "Les gens accourent de tout le Maroc. Craignant la fitna, l’armée intervient pour les disperser", écrit l’historien Mohamed Kably. En 1437, rebelote. Le cadavre d’Idris II réapparaît à son tour. Le chérifisme est alors à son apogée. Dans la foulée, des chorfa de Sebta réalisent une première : la célébration du Mawlid.

Deux explications à cet acte inaugural. Première hypothèse, l’initiative venant de Housseïnides (descendants de Houseïn), le rite aurait été importé du chiisme. Deuxième hypothèse, la Reconquista étant encore fraîche dans les esprits, les chorfa se seraient inspirés de la nativité chrétienne (célébration de la naissance du Christ). Manière de montrer que les musulmans aussi avaient un prophète sanctifié.




Confusion. Quel lien avec les zaouiyas ?
Le regain d’intérêt pour les zaouiyas et le mysticisme profite-t-il aux chorfa ? Il n’y a pas de raison. Pourtant, la confusion est toujours cultivée au Maroc. La population (pas uniquement la masse illettrée) ne fait pas le distinguo entre vertu individuelle et lignage "sacré". À travers les mythes perpétués par les zaouiyas, le Marocain croit le chérif doté de capacités surnaturelles, de baraka et de vision (ru’ya). Mais tout saint n’est pas chérif et vice versa.

Démêlons l’écheveau. Il y a d’abord les cas irréfutables : les mausolées des deux Moulay Idriss (à Fès et Zerhoun) et celui de Moulay Ali Chérif (à Sijelmassa). Légitimés par le règne, ces zaouiyas servent aujourd’hui à entretenir une population indigente qui s’accroche au chérifisme pour survivre. Il y a ensuite, les cas historiquement vérifiés de leaders soufis, qui avaient en même temps une descendance chérifienne. Citons-en trois. Moulay Abdeslam Ibn Machich, dont le sanctuaire se trouve à Jbel Laâlam, Moulay Abdellah Chérif à Ouezzane, tous deux indiscutablement idrissides, ainsi que Moulay Abdelkader Jilani, un Qadiri, représenté aujourd’hui par plus de vingt zaouiyas. Viennent ensuite de grandes zaouiyas berbères comme Ahensal et Tamesloht, qui se sont dotés d’une généalogie idrisside, encore controversée.

Ils n’ont pas perdu de leur aura pour autant, puisque le mythe du prétendu chérif est vivace. Suivent, enfin, des zaouiyas, à mi-chemin, dont les fondateurs se revendiquent d’une descendance qoraïchite, considérée vaguement chérifienne. Il en est ainsi de Sidi Mohamed Ben Naceur, ancêtre des Nassiryin, dont le sanctuaire principal se trouve à Tamegrout, et qui serait un descendant de Zaynab, la petite fille du prophète. Quant à Bouabid Cherqi, aïeul des Cherqaoua, enterré à Bejaad, il serait tout juste un descendant du compagnon Omar Ibn Khattab
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Les exemples prouvant le flou artistique entre sainteté et chérifisme abondent. Et le Palais maintient la confusion  des genres. Ainsi, un don royal annuel de quelques 40.000 DH est-il versé, indistinctement, aux uns et aux autres, pas à tous et pas forcément à ceux dont la lignée est la plus sûre. Bref, le Makhzen a ses raisons.

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