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hassan2x.jpg Un féodalisme de la baraka

A cette époque, les chorfa ne gagnent pas uniquement en visibilité mais aussi en intérêt. Merci à qui ? Aux Mérinides. Ces nomades Zenatis, en mal de réseaux et de lobbies, ont eu une stratégie trouble : combattre la force spirituelle des soufis, bien implantés dans les tribus du Sud, en rétribuant matériellement l’attachement à Ahl Al Bayt.
Depuis la moitié du 14ème siècle, les chorfa reçoivent des privilèges en nature extorqués aux tribus Senhaja (berbères), bénéficient des exemptions d’impôts et même de tribunaux à part. On n’est pas loin de l’apartheid. Quoiqu'il e soit, les sultans corrompent les descendants du prophète pour mieux s’imposer. "Sous Abou Inan, rapporte Kably, lorsque le naqib des Idrissides rentrait chez le sultan, ce dernier, tout comme l’assistance, se mettait debout par respect". Mieux, la bey’a (allégeance) des sultans successifs était irrecevable tant que le naqib ne l’avait pas validée.

Cette libéralité excessive de la part des Mérinides donnera aux chorfa des ailes. Ainsi, en 1465, un certain Al Hafed Jouti, fort de l’estime qu’avait sa famille de naqib des Idrissides, parvient à fédérer la population de Fès pour mener une révolution inédite. La tentative a échoué mais elle enseigne sur l’aura qu’avaient acquis les chorfa. Lorsque les mérinides ont décidé, dans un deuxième temps, de procéder à une stratification de vrais et faux chorfa, pour alléger les dépenses du Makhzen, ils ont eu beaucoup de mal. Les fortunes amassées puis héritées au bout de décennies de largesses makhzéniennes ont fissuré les solidarités entre familles. Plusieurs leaders soufis, s’étant constitués en ribat, ont revendiqué le titre convoité de chérif. Il en est ainsi des Dilaï, des Cherqaoua, et des berbères de Tamesloht. Le chérifisme se banalise et les Mérinides s'affaiblissent.

Un royaume chérifien

L’expression "royaume chérifien" est née avec les Saâdiens, au 16ème siècle. Prouvant leur descendance du prophète, les nouveaux sultans s’en enorgueillissent. Ils inscrivent sur leur monnaie un verset coranique évoquant la pureté du sang des Ahl Al Bayt (le même, aujourd’hui transcrit sur la carte des chorfa). En arrière plan, les Chadili et Ouazzani prônent, chacun à partir de leurs bastions respectifs, la khilafa Al batiniyya. Traduction : face à un califat séculier, ils s’autoproclament "califes spirituels".

Dès que les Alaouites s’emparent du pouvoir (fin du 17ème siècle), la légitimité chérifienne de leurs prédécesseurs est battue en brèche. "Ce ne sont que des descendants de Halima Saâdia (mère nourricière du prophète)", arguent les historiens de la nouvelle cour. Sous la nouvelle dynastie, deux recensements sont effectuées, par Moulay Ismaïl puis Mohamed Ibn Abdellah, pour identifier qui est chérif et qui ne l’est pas. Et pour cause, "pendant les séquences anarchiques, les adouls sont corrompus, les Oulémas signent de fausses attestations de charaf, les naqib de moralité douteuse achètent leur fonction auprès de dignitaires du makhzen et en font un privilège héréditaire, rapporte l’historien Abdelahad Sebti.

(Pire) Au sommet de l’État, les sultans signent les dahirs de taqdir wa ihtiram (actes d'anoblissement ) sans discernement".

Une fois la gestion de la population de chorfa assainie (l’assainissement est une vieille tradition), des pôles puissants émergent. Au 19ème siècle, Bejaad et Ouezzane (stratégiquement situés au milieu de plusieurs tribus siba), deviennent, sous couvert d’identité chérifienne, des relais de l’autorité centrale. Dans ses récits de voyage, le prosélyte Charles De Foucauld raconte que, ça et là, "il n’y a ni sultan ni makhzen. Il n’y a que le chérif". Or, à mesure que s’étend le pouvoir de ces chorfa et que s’amasse, entre leurs mains, une fortune considérable, faite de dons et de terres, leur dissidence devient fort probable. Cela ne tarda pas à se vérifier dans le cas des chorfa de Ouezzane, devenus des alliés de Touat et sollicités par la France coloniale pour calmer la région d’Oran. Décidément, à la veille du protectorat, les chorfa sont de moins en moins maîtrisables.

Une dissidence contrée

A l’aube du 20ème siècle, de plus en plus de chorfa mettent à profit l’aura qu’ils ont acquise pour assouvir leurs ambitions politiques. Il y a d’abord le Chérif de Ouezzane. Il avait acquis tellement de pouvoir, était reçu comme un prince à Marseille, que la France, en quête d’un chérif de substitution, a songé en 1890 à l’introniser. L’affaire reste sans suite. Fidélité ou hésitation ? On n’en saura rien. En 1908, un autre chérif, Mohamed Benabdelkébir Kettani, saute le pas et fait signer aux notables de Fès (en majorité chorfa) "la proclamation de la déchéance du sultan Moulay Abdelaziz".

S’ensuivra le premier épisode de torture et de meurtre politique d’un opposant au régime. Kettani l’était-il vraiment ? À la lecture du document dont il est l’initiateur, il apparaît plus comme un puriste, prêt au jihad contre un souverain "inapte à gouverner". En 1954, Abdelhay Kettani tente de récidiver l’acte manqué de son frère aîné. Il signera avec le pacha sanguinaire, Thami El Glaoui, une alliance pour destituer le roi Mohammed V et le remplacer par un Alaoui de substitution, Ben Arafa. Dans la foulée, le Makhzen, fidèle à sa tradition falsificatrice, confectionne à El Glaoui une généalogie idrisside. Or, ce détail noyé dans une affaire de collabos, seuls les historiens s’en souviennent.

Vingt ans plus tard, sous un Hassan II autoritaire, le leader islamiste, Abdeslam Yassine, joue, à son tour, la carte chérifienne. Dans sa lettre menaçante, L’Islam ou le déluge, il oppose à la légitimité alaouite du roi sa prétendue descendance idrisside. Le crime de lèse-dynastie serait la cause directe de son interminable assignation à résidence. Quant à la véracité de son identité de chérif, difficile de s’en assurer, comme c’est souvent le cas, d’ailleurs. Par contre la propension à se révolter, au nom d’un chérifisme contestataire, n’a pas pris fin avec cet épisode.

Au début des années 80, éclate à Fès "la révolution de Zitouni". Un vieil homme de 80 ans, au discours radical, parvient grâce à son charisme de chérif, à fédérer les adeptes furieux contre "le régime hérétique de Hassan II". Il sera condamné à 10 ans de prison et mourra dans sa cellule.
Ces chorfa insurgés dérangent-ils réellement ? Difficile à croire. Seul exemple récent qui montre une frilosité de l’Etat à leur égard, cet incident enregistré au Sahara. La tribu des Rguibat, maîtres absolus dans la région, mettait trop en avant, dans les années 80, la descendance Idrisside de son ancêtre, Sidi Ahmed Rguibi. Réaction immédiate, le gouverneur Aïssa Zemrag leur apprend que le fait d’afficher leur nasab idrisside n’est pas très bien vu en haut lieu. De quoi Hassan II avait-il peur ? "D’une légitimité idrisside qui revendique sa souveraineté sur un territoire contesté", répond ce spécialiste. Le Sahara mis à part, les chorfa ont aujourd’hui perdu leur capacité de nuisance. Que s’est-il passé, entre temps ?

Une force domestiquée

Pour mieux comprendre, repassons en revue la politique chérifienne durant les années Hassan II. Au début, les rabitat de chorfa fonctionnent encore comme des groupes de pression. Ils ont commencé par faire de la résistance à une campagne de promotion nationale à laquelle ils ont refusé de participer parce qu’ils se sentaient au dessus du lot. Petit à petit, le discours nationaliste prend le dessus sur la notabilité religieuse. Allal El Fassi, issu d’une famille "anodine", se dit "chérif de cœur" par opposition à son rival, chérif de descendance, Thami El Ouazzani. Plusieurs chorfa du parti Choura passent à la trappe dans cette période trouble. L’acte traître du duo Kettani-Glaoui étant encore vivace dans les mémoires, on assimile trop facilement "chérif" à "collabo".

L’État est circonspect. Le contrôle des mausolées cruciaux (Moulay Abdeslam, Moulay Idriss …) est dorénavant centralisé. En 1984, le Makhzen ressuscite l’institution de niqabat et la met sous la coupe du ministère de l’Intérieur. La rabita des Alaouites est dissoute. Quant à celle des idrissides, elle continue mais son secrétaire général est au service de Driss Basri. A l’époque, Moulay Ahmed Alaoui, conseiller officieux du roi, joue le rôle de Monsieur chérifisme. Il relance les moussems, ne rate jamais celui de Moulay Abdeslam et utilise Le Matin du Sahara pour effectuer un révisionnisme culturel dévastateur. La frontière entre vrais et faux chorfa est plus que jamais brouillée.

Dans les coulisses, l’affiliation chérifienne donne accès à des privilèges. Exemples, parmi tant d’autres, Moulay Ismaîl Alaoui (SG du PPS), dont le père est enterré au mausolée Moulay Hassan, n’a droit, à son retour d’un congrès des partis communistes, à Moscou, qu’à 15 jours de prison. Il n’est pas traité sur le même pied d’égalité que son camarade, Ali Yata, qui en a eu pour 10 mois. On est alors autorisé à croire que le rang social a plus joué que le rang partisan. Autre exemple, plus absurde, Mahmoud Archane a reçu, à la veille des élections législatives en 1997, un arbre généalogique l’élevant brusquement au rang de chérif idrissi.

Dans sa petite bourgade berbère de Tiflet, l’argument a dû lui valoir quelques voix en plus. Dernier exemple, les frères Mansouri (Ben Ali, l’ex-ministre, et Moumen, le chef de la garde royale) reçoivent du roi en 1993 un dahir de taqdir wa ihtiram (estime et respect). Cette relique, que l’on croyait enterrée avec le protectorat, intime l’ordre aux autorités locales de Nador, de traiter les titulaires du dahir avec plus d’égard que le commun des mortels. Or, le féodalisme n’est rien moins que cela.

Il est vrai qu’avec la paupérisation de la population, les chorfa ne sont pas épargnés actuellement. Mais ne l’oublions pas, même dans le traitement des plus démunis, les chorfa reçoivent une once de privilèges. La preuve, ces maisons de chrifat, à Marrakech et à Fès. Vous y trouvez des femmes, ayant tout juste l’honneur et la baraka pour capital, prises en charge (modiquement certes) par le Palais. Tant mieux pour elles, mais on est encore loin de l’équité.

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